Politique et religion en Islam: entre laïcité et sécularisme

2000 :: Le courrier du GERI, Université Marc Bloch, Strasbourg

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Dans l’Orient musulman comme dans l’Occident chrétien, l’émergence de la laïcité s’inscrit directement dans le registre de l’avènement de la modernité. Le devenir de la première est étroitement lié à celui de la seconde. Ainsi s’expliquent les diverses modalités d’articulation du politique et du religieux et s’éclairent les avancées, les piétinements ou les impasses du processus de laïcisation dans les différents pays musulmans, avec leur combat commun pour la rénovation religieuse et contre la colonisation européenne, les processus de laïcisation ne sont pas les mêmes. Comme le montre l’exemple de la Turquie, de l’Asie du sud est, de l’Iran, de l’Asie centrale, de l’Afrique et du monde arabe, la laïcité n’a pas la même valeur et la même signification ni dans les différentes cultures modernes, ni chez les différents groupes sociaux au sein du même pays. Celles-ci sont l’expression des modes et, par conséquent, des possibilités d’insertion-exclusion des différentes nations et même des différents secteurs de l’opinion dans l’univers économique, politique et culturel de la modernité.

 

Cela dit, il faudrait distinguer entre laïcisation et sécularisation. Cette dernière est en réalité synonyme de modernisation, car la modernité suppose par définition la désacralisation d’un vaste champ d’activités dont celui de l’organisation sociale. Celle-ci ne se perçoit plus comme une donnée naturelle exigeant l’adhésion automatique aux valeurs établies, mais comme un produit de l’histoire et des politiques humaines. La sécularisation est donc le cadre de l’apparition de nouveaux genres de comportements, d’attitudes et d’aspirations personnelles face au monde. Elle entraîne nécessairement certaines formes de laïcisation du moment où elle pose le problème d’un nouvel aménagement de l’espace public en accord avec les valeurs de l’émancipation politique et de la liberté de conscience.

 

L’ensemble des manières de penser cet aménagement dans les différentes cultures et selon les processus de modernisation constituent le patrimoine de la laïcité, c’est-à-dire les différentes articulations du politique et du religieux rendant compte de la sécularisation à l’œuvre dans les différents pays. Ainsi, les types de représentation, et donc la conception particulière de la laïcité propre à chaque société, se déterminent plus par les modalités d’accès à la modernité que par la religion d’origine ou la culture pré-moderne. Dans la plupart des pays, la sécularisation n’entraîne pas nécessairement l’émergence d’une pensée laïque formellement articulée. Elle pourrait être masquée par un attachement symbolique aux valeurs religieuses. Cela est très clair dans les sociétés musulmanes où l’attachement aux valeurs religieuses ne s’inscrit pas dans la temporalité de l’évolution du système sociétal, mais dans celle de la lutte contre l’aliénation et la dépersonnalisation causées par la domination étrangère, occidentale en l’occurrence.

 

 Cette dissociation entre le processus de sécularisation (objective, phénomène de civilisation) et celui de laïcisation (subjective, phénomène idéologique) marque en effet le processus de modernisation des sociétés arabes contemporaines. D’une part, prises de court par la colonisation européenne avant d’avoir le temps de s’initier aux nouvelles valeurs et d’élaborer une culture moderne propre, les élites sociales n’ont pas d’autres choix que de rénover le seul capital symbolique qui était en leur possession, à savoir la religion. Celle-ci paraissait l’élément principal de cohésion sociale et d’unité " nationale " face au danger de dislocation. L’islam n’en sortira que plus renforcé. A sa dimension spirituelle traditionnelle s’ajoutera désormais une dimension géopolitique. Elle n’est plus un simple culte ; elle est aussi un support d’identité nationale.

 

D’autre part, si le nouveau statut de la religion musulmane comme refuge culturel contre le danger d’effritement face à la colonisation change son rapport à la société, le rôle que jouent les ulémas dans la promotion de la modernité, change le rapport de la religion à l’Etat. Depuis le XIX° siècle jusqu’à aujourd’hui, les ulémas rénovateurs sont l’allié privilégié de l’Etat moderne qui compte sur eux non seulement pour neutraliser les courants conservateurs religieux, mais également pour légitimer ses politiques modernes. Ainsi, modernité et rénovation de la pensée musulmane allaient toujours de pairs. Toute l’œuvre de l’Islâh (réformiste islamique) qui a occupé la deuxième moitié du XIX° siècle a consisté à convaincre les pouvoirs musulmans de s’engager dans la modernité. Cette tradition de l’Islâh, impulsée dans le monde arabe par Jamal Eddin al-Afghani et ses disciples, continue encore aujourd’hui de marquer le rapport entre religieux et politique dans cette région. Les pouvoirs politiques arabes les plus séculiers du monde ne manquent pas de faire référence à l’islam ou à la religion en générale pour faire accepter leurs politiques, qu’il s’agisse des conflits avec des pays étrangers, des transformations politiques et sociales, voire même de l’application des politiques économiques, libérales ou socialistes. La religion de l’islam se trouveainsi, doublementvalorisée.

 

 Dans les sociétés arabes centrales du Machrek où l’initiation à la modernité culturelle sous le nom de la Nahda a précédé l’occupation européenne, le rapport de la religion à l’identité nationale reste beaucoup moins fort. C’est l’arabisme, concept à caractère tout à fait laïc qui occupe la scène jusqu’à la fin du XX° siècle. Libéré, ici, de cette fonction identitaire nationale, l’islam semble se prêter mieux à l’effort de réinterprétation dans le sens de la modernité. La Nahda (laïque et culturelle réactualisant la culture arabe classique profane) a préparé, ainsi, le terrain pour l’épanouissement de l’Islâh (la rénovation religieuse), qui prépare lui aussi la scène à la montée de l’arabisme et au populisme. La tendance à la réconciliation, dans la conscience collective, entre religion et politique reste très forte même si l’expression de la laïcité est très timide.

 

Dans les pays du Golfe où le tribalisme traditionnel, renforcé et manipulé par le colonialisme, a empêché globalement l’émergence et l’affermissement du courant de modernisation, la religion reste la force intellectuelle de loin la plus dominante, sinon exclusive. La stabilité des Etats, sinon leur continuité, dépend encore, en grande partie, de l’alliance du clergé et des survivances de la chefferie tribale. La sécularisation qui s’accompagne de la censure intellectuelle et de l’interdiction de toute expression à caractère laïque se traduit par la perversion des valeurs traditionnelles : religieuse et tribales à la fois. Il n y a plus ni spiritualité ni authenticité. Récupérée par le sommet de l’élite intellectuelle, engagée dans un combat désespéré contre un système dominé par un pouvoir alliant les deux sources d’aliénation : religieuse et patriarcale, la laïcité se transforme, ici, en une négation primaire de toute religion sinon en nihilisme.

 

Ainsi, partout dans le monde arabe, l’idéologie majoritaire qui commande à la modernisation tend à réconcilier traditions locales et valeurs modernes et à éviter un débat ouvert sur la question de la laïcité. Tout en s’opposant, souvent farouchement, aux interprétations conservatrices et sacralisantes de la religion, et malgré la séparation de fait des pouvoirs spirituels et temporels, cette idéologie se garde bien de parler de laïcité. Elle est mise, au contraire, sur la rénovation de l’interprétation religieuse pour renforcer la politique de modernisation et légitimer la sécularisation. Tous les aspects que la modernité occidentale plaçait sous le signe de la laïcité ont été défendus, justifiés et encouragés, ici, par un discours religieux réformiste ou nationaliste. Il s’agit d’un compromis et d’une ambiguïté savamment entretenus pour résorber les tensions et rendre possible la cohabitation des expressions laïques, semi-laïques et anti-laïques.

 

Dans les pays du Maghreb où la domination coloniale était plus précoce et a court-circuité l’évolution d’une culture profane ou la sécularisation, la lutte pour l’indépendance ainsi que la formation des pseudos-nations se doit essentiellement à l’islam qui devient de ce fait l’élément majeur de l’identité nationale, et cela même lorsque le système politique comme en Tunisie opte pour des politiques franchement modernistes. Mais l’islam qui joue un rôle déterminant dans la lutte pour la libération se trouve très vite transformé en frein à la modernisation. Il est donc de plus en plus abandonné au profit des idéologies nationalistes territoriales. Ceux qui brandissent l’islamité face aux forces de l’occupation seront très fiers de revendiquer deux décennies plus tard leur marocanité ou leur algéniarité ou leur tunisianité.

 

Ainsi, le débat sur la laïcité n’avait pas, jusqu’à un temps très récent de raison d’être. C’est la rupture au sein des sociétés indépendantes entre les élites aux pouvoirs désormais nationalistes et modernistes et les masses déshéritées qui charge l’islam d’une troisième signification, cette fois sociale. Abandonnée par les élites politiques dominantes, l’islam est alors récupéré par tous ceux qui se trouvent étrangers dans le système et qui éprouvent le besoin d’une source de légitimation à leur lutte contre l’ordre établi. Ainsi l’amplification, dans les deux dernières décennies, de la contestation islamiste, se fait parallèlement à la crise économique et sociale. Elle reflète l’émergence d’un grand pôle de contestation ainsi que la mise en place d’une idéologie de combat en opposition directe avec les idéologies politiques, dominantes, modernistes, nationalistes et universalistes, y compris le modernisme d’inspiration islamique (le réformisme).

 

Ainsi s’impose une révision déchirante des paradigmes dominants et éclate au sein du monde arabe, une véritable guerre idéologique qui n’a pas fini encore de faire des victimes. L’enjeu principal de cette guerre qui couvre presque en même temps l’ensemble du monde arabe, est de venir au bout d’un ordre social qui apparaît de plus en plus pour les larges masses insupportable et illégitime. Et pour y arriver, il faut commencer par détruire ses ressources symboliques, c’est-à-dire la modernité et le modernisme comme idéologie légitimante. Ceux-ci sont désormais rejetés comme aliénants et étrangers qui barreraient la route à une véritable modernité islamique qui reste à définir.

 

L’islamisme qui rejette aujourd’hui toutes formes de laïcité, menaçant de mettre la sécularisation dans une impasse et d’entraver, par conséquent, les efforts de modernisation en profondeur des sociétés arabes, n’est pas, donc, la manifestation d’une continuité idéologique ou politique dans la tradition musulmane. Au contraire, il constitue une rupture récente dans une histoire marquée, comme dans les histoires des sociétés non musulmanes, par le même processus de sécularisation rampante. Cet islamisme n’a pas son origine dans le dogme de l’islam ou même dans la pensée islamique moderne, mais dans le blocage ou l’essoufflement du mouvement du progrès, avec pour conséquence la généralisation d’un modèle de sous-modernité sans contenu moral et sans issue. Il incarne le rejet par de larges secteurs de l’opinion arabe et ou musulmane d’un modèle de lumpen-modernité qui ne fait plus sens et qui condamne l’homme qu’il ne cesse d’exalter à l’asphyxie politique, morale et même physique. D’ailleurs, l’islam politique n’est que l’une des multiples forces de contestation nées dans la crise contre l’ordre établi. Le repli sur les identités ethniques, le retrait des larges secteurs d’opinion de la vie publique, le retour aux valeurs communautaires comme le développement des mouvements migratoires, se nourrissent du même genre de peur et reflètent le même type d’angoisse. Tous sont des phénomènes qui traduisent de manières différentes le désenchantement des hommes face à un projet de modernité dégradé et dégradant.

 

Ainsi, la place qu’occupe aujourd’hui l’islam dans la pratique et la pensée des arabes et des musulmans est la conséquence du ou des multiples rôles que la religion et les religieux ont été appelés à jouer dans les trois combats qui ont marqué la naissance et la réalisation de la modernité dans les différentes sociétés : le combat contre l’hégémonie ou la domination étrangère, le combat contre les systèmes archaïques et féodaux traditionnels, enfin, le combat contre les systèmes nationaux d’oppression et d’exclusion, nés des mouvements d’indépendance. L’islam a été au tour de rôle un principal support d’une identité nationale ou communautaire face à l’agression étrangère, la première source de légitimation des transformations sociales et, enfin, la base de l’unification d’une multitude de groupes sociaux rejetés ou marginalisés, déclassés ou laissés pour compte de la lumpen-modernité. Dans aucun de ces trois moments essentiels de cette histoire, la laïcité n’a été au rendez-vous, ni comme idéologie légitimante ni même comme porte-drapeau. C’est la raison pour laquelle, à part un certain nombre très limité d’intellectuels, aucun force politique ou sociale n’éprouve la nécessité de faire figurer la laïcité sur son ordre du jour. Aucune ne semble penser que l’adhésion à l’idéologie laïque décide du sort des combats pour la démocratie, la liberté d’opinion, l’équité, l’Etat de droit, la justice sociale et le développement, ou qu’elle conditionne leur victoire. Mais le cas du monde arabe est-il vraiment une exception ? En réalité, dans le monde arabe comme dans la plupart des pays, exception faite de la France et partiellement l‘Europe, les Etats modernes sont tous, séculiers et ils fonctionnent, depuis plus d’un siècle, sans référence aucune à la laïcité. Aussi, l’absence d’une telle référence n’a-t-elle empéché les différentes élites d’appliquer tous les programmes politiques : libéraux, nationalistes ou socialistes.

 

Le problème de la laïcité n’est pas, à vrai dire, un problème religieux ou même culturel. Il est, avant tout, un problème politique dans le sens où le politique représente les règles constitutives d’un ordre sociétal fondant une communauté et une socialité. Il ne trouvera sa résolution ni dans une nouvelle interprétation plus ou moins tolérante ou rationnelle de l’islam, ni dans l’amplification et la généralisation, comme c’est encore le cas, de la répression. Car ce n’est pas la persistance du caractère médiéval ou l’opposition de l’islam à la modernité qui explique la montée de l’intégrisme, c’est, au contraire, la dégénérescence du projet de modernité arabe ou musulman, et la dégradation des systèmes socio-politiques qui expliquent l’engouement de larges secteurs de l’opinion musulmane, jadis modernistes et nationalistes, pour des interprétations militantes, anti-pouvoir et anti-occidentales. Exclus du système et des valeurs de la modernité, (liberté, égalité et fraternité), ces secteurs retournent à la religion pour puiser des repères d’action et d’identification indispensables à toute hominisation. La religion apparaît, ici, comme la ressource d’un monde sans ressources ; Priver ce monde de ses ressources morales propres ne l’aide pas mieux à s’insérer dans la modernité. Il le condamne, tant que la voie de la modernisation réelle n’est pas ouverte, à la clochardisation et à l’errance.’