Le paradoxe américain

2005-04-12 :: Outre-Terre 4/2005 (no 13) , p. 85-92 

translate :

  

Tous les observateurs s’accordent à reconnaître que la nouvelle stratégie des néoconservateurs américains est dans l’impasse. La guerre qui devait donner à l’opinion internationale la mesure de la suprématie américaine sera sans doute perdue face à une « résistance », qualifiée d’« islamo-nationaliste », dont l’identité précise reste difficile à déterminer. Au lieu de sonner le glas du terrorisme moyen-oriental, ce conflit aura été le vecteur de sa globalisation : le nombre des attentats a été multiplié par quatre depuis les élections législatives de janvier 2005, pourtant perçues comme le remède ultime contre la montée des sentiments antiaméricains dans le pays. Non seulement la démocratie irakienne, qui devait être selon les responsables de la Maison-Blanche un exemple pour les autres pays arabes, n’émerge pas, mais nous assistons à l’enlisement de toute la région dans le chaos.

 

La paix et la prospérité promises aux Irakiens par les autorités d’occupation ne sont que des chimères que viennent dissiper les scènes quotidiennes de massacres, de prises d’otages et de désolation dans un pays déjà dévasté par des dizaines d’années de guerres et d’embargo. La fin de la dictature n’a été porteuse d’aucun espoir pour l’Irak : le pays vit aujourd’hui au rythme des attentats aveugles, qui causent chaque jour la mort de dizaines de civils irakiens, et des bombardements dévastateurs des forces d’occupation contre les quartiers où sont censés se réfugier les terroristes. À la construction politique et économique s’est substituée la destruction quotidienne des habitations, des infrastructures et des institutions, tandis que les conditions de vie de la population ne cessent de se dégrader. Les Irakiens manquent de tout : de nourriture, d’eau potable, de soins médicaux…

 

La prise de conscience de cette impasse est également très forte au sein de l’opinion publique internationale. Le rejet de la politique impériale américaine progresse spectaculairement dans tous les pays et ne touche pas le seul Moyen-Orient. Par leur unilatéralisme, par le peu de cas qu’ils font des règles du droit international, les stratèges américains ont amené plus d’eau au moulin de leurs adversaires qu’ils n’ont surmonté de réticences chez leurs alliés de l’OTAN.

 

Le grand projet américain dit de « Grand Moyen-Orient », par lequel l’administration Bush entend restructurer en fonction de ses seuls intérêts géostratégiques une région où se concentrent de multiples enjeux internationaux, rencontre un double obstacle majeur : son rejet par la « vieille » Europe, que sa réalisation marginaliserait, et par les gouvernements arabes, y compris les plus modérés, qui y voient un projet d’inspiration essentiellement israélienne.

 

En effet, l’appartenance de nombreux néoconservateurs à des groupes de pression proisraéliens de Washington, tels l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC ) ou le Middle East Media & Research Institute (MEMRI), ainsi que les convictions religieuses personnelles ou l’engagement politique ultrasioniste d’un certain nombre d’entre eux rendent difficile la séparation des intérêts américains et des intérêts israéliens dans cette nouvelle géostratégie moyenorientale. Dans tous les cas, les néoconservateurs ne cachent pas leur admiration pour la politique et pour les méthodes d’action du Premier ministre israélien. Ariel Sharon leur apparaît comme l’exemple que les États-Unis devraient suivre en adoptant la même fermeté à l’égard de leurs ennemis. Les néoconservateurs semblent vouloir assimiler schématiquement et hâtivement la situation dans laquelle se trouve Israël à celle des États-Unis : deux nations d’immigrants et deux démocraties affrontant l’adversité du terrorisme international dans un monde anarchique et menaçant.

 

Pis, l’enlisement et l’échec stratégique des Américains ne se limitent pas au seul théâtre irakien. Les résistances à la politique américaine se multiplient sur d’autres plans et sur d’autres continents. En mai dernier, en Amérique latine, la secrétaire d’État Condoleezza Rice n’est pas parvenue à organiser la coalition « anti-Chavez » qu’elle souhaitait ; elle n’a pas davantage réussi à imposer le candidat de son choix à la tête de l’Organisation des États américains, l’OEA. De la même façon, les Américains ont été obligés, au Darfour, de se ranger à la proposition des Européens de renvoyer les criminels soudanais devant la Cour pénale internationale, la CPI, alors qu’ils avaient constamment refusé de légitimer la justice internationale. Condoleezza Rice a osé « rompre » avec « la politique sans compromis décidée par Bolton [1][1] Ambassadeur américain aux Nations unies (NDLR ). », note l’éditorialiste Jackson Diehl. Il se félicite de cette approche pragmatique, qui équivaut à « une réduction de l’hégémonie américaine » et à « des compromis occasionnels sur les priorités des conservateurs, Cuba ou la CPI [2][2] Washington Post, 9 mai 2005. ».

 

Les néoconservateurs ont également essuyé des revers en ce qui concerne l’Iran et l’Europe. La grande stratégie de contournement de l’Union européenne par l’OTAN est moins en vogue, et Washington a provisoirement choisi de soutenir la négociation des Européens avec l’Iran.

 

Ces décisions sont portées au crédit personnel du président Bush : « Il a grandi dans le poste », constate le démocrate Anthony Blinken, « il est beaucoup plus à l’aise sur ses dossiers [3][3] Le Monde, 11 mai 2005.. »

 

Le 8 juillet 2005, lors de la dernière réunion du G 8, les États-Unis n’ont pas pu s’opposer à la solution de compromis concernant l’augmentation de l’aide au développement en Afrique et la diminution de l’effet de serre.

 

Les derniers attentats meurtriers de Londres, qui rappellent ceux de Madrid en 2004, ont également été l’occasion pour de larges secteurs de l’opinion internationale de constater une nouvelle fois l’impasse dans laquelle se trouve la stratégie américaine de la guerre contre le terrorisme. Si les actes terroristes sont unanimement condamnés, nombreux sont ceux qui considèrent que cette stratégie du « tout-sécuritaire » a été jusqu’ici contre-productive. En négligeant les dimensions politique et sociale du dossier, Washington permet aux organisations terroristes de maintenir leur rythme de recrutement, voire de le renforcer.

 

Tout ce que nous venons de décrire est aujourd’hui lieu commun, même à Washington. Pourtant, des interrogations subsistent : comment expliquer, en effet, qu’en dépit de ces graves échecs l’influence stratégique, politique et culturelle des États-Unis au Moyen-Orient ne semble pas décroître ?

 

Jamais les élites de la région n’ont été aussi disposées à suivre les recommandations des Américains. Ainsi, pour que retombent les pressions dont ils font l’objet, les gouvernants arabes, notamment ceux des régimes autrefois qualifiés de « radicaux », rivalisent dans les manifestations d’allégeance. En multipliant les concessions aux États-Unis, ils espèrent contenir leurs propres oppositions, qui montent, et ainsi renouveler avec cette puissance le pacte semi-colonial qui leur permet de se maintenir au pouvoir depuis des décennies. Les nouvelles politiques libyenne, saoudienne, égyptienne et, plus récemment, syrienne en sont la meilleure illustration. Quant aux oppositions, laminées par une longue répression et maintenues dans un rôle de figuration, elles n’ont d’autre choix, si elles ne veulent pas voir leur situation se dégrader encore, que de solliciter les auspices de la puissance américaine ou de compter sur sa bonne volonté pour arracher à leurs régimes, à défaut d’une véritable démocratisation, un minimum de réformes.

 

Le Moyen-Orient vit donc plus que jamais à l’heure américaine. Les médias, en particulier les chaînes de télévision, n’y ont jamais été aussi accueillants à l’égard des hommes politiques et des chercheurs américains. Les conférences de presse des hauts responsables de Washington sont souvent retransmises en direct et traduites en arabe. Il en va de même pour le monde de l’enseignement et de la culture américaine : les filiales d’universités américaines se multiplient, les missions d’études, les stages et les programmes d’enseignement se développent là où le rejet du modèle américain était le plus affirmé.

 

C’est d’ailleurs cette situation qui permet aux idéologues du néoconservatisme d’affirmer que l’invasion de l’Irak, malgré tout, n’a pas été un échec. Elle doit être considérée comme un investissement à long terme : c’est grâce à elle que le Moyen-Orient semble aujourd’hui plus enclin à changer d’orientation et à accepter de s’engager, après de longues décennies d’immobilisme, sur la voie des réformes et de la démocratisation. Même si l’appui inconditionnel que leur a apporté les États-Unis a permis depuis des décennies à des régimes arabes autoritaires, voire semi-féodaux, de s’imposer et de se maintenir contre la volonté des populations, nombreuses sont les personnes convaincues que seuls les Américains sont capables d’améliorer la situation dans la région. Le fait que les régimes arabes engagent des réformes et se démocratisent sous la pression directe et quasi quotidienne de l’administration américaine rend cette thèse de plus en plus crédible. Paradoxalement, les Américains, qui s’étaient assuré un demi-siècle durant une hégémonie sur les pays du Moyen-Orient par leur soutien à des régimes autoritaires et antidémocratiques, voire fascisants, cherchent aujourd’hui à maintenir leurs positions, voire à les renforcer, en épousant la cause des peuples opprimés et en habilitant de nouvelles élites qui leur doivent tout.

 

Cependant, le succès politique des États-Unis, qui contraste avec leur échec militaire, ne découle pas plus d’une quelconque validité de leurs objectifs politiques que d’un appui aux justes causes des sociétés du Moyen-Orient. La réalité est tout autre : les États-Unis sont les seuls à disposer d’une politique à l’échelle de la planète, voire d’un projet pour la région, fût-il de type néocolonial. Tous les autres acteurs, qu’ils soient externes ou internes, se cantonnent dans des stratégies partielles. Les Européens ne pensent qu’à conserver une influence séculaire fondée sur des liens de clientélisme avec les élites locales et comptent sur les erreurs des Américains pour y parvenir. Les acteurs régionaux, qu’ils soient au pouvoir ou membres de l’opposition, n’ont aucune vision globale pour la région, parfois même pour leur propre nation. Les autres puissances mondiales imaginent que c’est en ménageant Washington qu’elles préserveront leurs intérêts dans une région où leurs positions stratégiques sont très faibles, voire inexistantes.

 

Par delà les aléas, dans la douleur et la souffrance des populations locales et souvent malgré elles, les Américains sont donc en train de remodeler le Moyen-Orient. Même si le nouveau système n’est pas exactement celui qu’ils souhaitaient, ils y maintiendront des positions privilégiées : ni les graves erreurs politiques qu’elle a déjà commises ni les destructions que sa stratégie maladroite ne cesse de causer ne diminueront l’impact qu’a eu le discours tenu par l’administration Bush à propos du changement et de la démocratisation sur des peuples terrorisés par des décennies de pouvoir arbitraire et pratiquement réduits à l’esclavage.

 

Le paradoxe est d’autant plus grand que personne n’a le moindre doute sur les véritables intentions des États-Unis. L’opinion arabe est dans son immense majorité consciente que la nouvelle stratégie américaine de remodelage du Moyen-Orient n’a d’autre but que de sauver le système néocolonial mis en place, dans les années 1970, après la défaite du projet nationaliste arabe, et que ses objectifs sont multiples : contrôler les ressources pétrolières, garantir la sécurité de l’État d’Israël et préserver une influence majeure de l’Occident dans la région en instaurant des régimes amis. C’est au demeurant ce même système qui est à l’origine des trois principaux maux qui rongent la région et empêchent ses sociétés d’évoluer : l’émergence d’une économie rentière de redistribution, la perpétuation de régimes autoritaires garantissant la stabilité et, enfin, la non-résolution du conflit israélo-arabe dans un contexte de soutien inconditionnel à l’hégémonie israélienne.

 

Devant les difficultés rencontrées par les Américains sur la voie de la « réhabilitation » du Moyen-Orient et en raison des revers qu’ils ont dû essuyer, l’organisation de la région est désormais envisagée différemment. Deux ans après l’enlisement militaire en Irak, les Américains ont découvert le gâchis qu’a provoqué le fait d’avoir imposé un demi-siècle durant des régimes d’oppression. Ils ont de surcroît compris l’effet que cela pouvait avoir sur des sociétés vivant dans le désarroi, la terreur et la pauvreté.

 

Washington a donc décidé de changer de stratégie, non seulement pour renouer avec les élites de l’opposition, mais aussi pour désamorcer une véritable bombe idéologique, politique et sociale que l’extrémisme musulman tente de récupérer. Cette nouvelle orientation stratégique, qui tend à fonder le retour à l’ordre américain au Moyen-Orient dans l’engagement sur la voie des réformes et de la démocratisation, s’est même accompagnée d’un changement radical de discours sur la culture et la religion des Arabes, sinon de la représentation qu’en ont les Américains. L’islam n’est plus appréhendé comme une religion intolérante, antidémocratique par nature. On va jusqu’à renouer le dialogue avec des mouvements islamistes considérés très récemment encore comme terroristes. Aussi les Américains prennent-ils par surprise leurs alliés européens, qui, déses-pérés – ou convaincus– de l’incapacité des peuples du Moyen-Orient à créer les valeurs et les dynamiques de la modernisation, continuaient de miser sur un rapprochement avec les élites au pouvoir et pensaient être en mesure de les inciter à entreprendre en urgence des réformes partielles en négociant avec elles des accords de partenariat essentiellement économique.

 

En somme, bien que les Arabes rejettent unanimement la politique américaine, l’image répandue par les médias occidentaux d’un Moyen-Orient en révolte contre une Amérique haïe en raison de son agressivité et de son égoïsme devra être nuancée, condition pour que les possibilités d’évolution de la région dans un proche avenir soient mieux appréhendées. La position de Washington est à cet égard certainement très délicate. Pour la majorité des populations arabes, il ne peut y avoir de politique plus tendancieuse, plus antiarabe, plus agressive ni plus proisraélienne que celle que mènent actuellement les États-Unis. Mais tous les Arabes ou presque, depuis les responsables jusqu’à l’homme de la rue, pensent que l’Amérique est le seul maître à bord et que rien ne pourra se faire dans la région sans sa participation, que les solutions au conflit araboisraélien et au problème de développement et de modernisation, sans oublier la réponse à la question du renouvellement des modes de gouvernement et d’administration, ne peuvent être trouvées sans l’aide de Washington. Ni les Européens, ni les Russes, ni les Chinois ne sont en mesure de proposer un projet, encore moins de remplacer les Américains. En dépit des critiques acerbes adressées aux politiques américaines, on observe que toutes les parties, y compris les Européens, sont demandeuses de dialogue et de coopération avec Washington. Les élites moyen-orientales sont en effet unanimes à penser que les Américains sont incontournables dès lors qu’il s’agit de faire face aux défis du développement, du terrorisme, de la montée de la contestation, de la paix, de la stabilisation de la région, ou encore des réformes urgentes et de la démocratisation.

 

Rien ne prouve en revanche que les Américains ont la volonté ou les moyens de répondre aux attentes des populations du Moyen-Orient et d’ailleurs. Après avoir opté en faveur d’un changement des régimes et des élites en place, Washington semble déjà se satisfaire d’une simple évolution de leurs politiques. La perspective de transformation démocratique a désormais laissé la place à une perspective de réformes, changement qui pourrait se traduire par un retour à la raison, c’est-à-dire par la réhabilitation des systèmes existants moyennant quelques modifications des méthodes de gouvernement et de gestion.

 

Le paradoxe de la situation décrite met cependant en évidence le vide politique majeur dont pâtit la scène internationale. En l’absence d’une instance d’orientation et de responsabilité collective transcendant les États et créant de l’ordre dans un monde dérégulé, voire en décomposition, les États-Unis n’éprouvent aucune gêne à revendiquer le leadership mondial, quand ils n’y sont pas invités – comme c’est souvent le cas – par ceux-là mêmes qui ne cessent de les critiquer et qui souffrent à juste titre de leurs interventions souvent très intéressées et maladroites.

 

La thèse du leadership mondial de l’Amérique n’a pas été inventée par les néoconservateurs. De larges secteurs de l’opinion américaine la partagent. Le programme du candidat Kerry ne différait pas sensiblement de celui du président Bush puisque le candidat démocrate défendait largement les intérêts extérieurs de l’Amérique et ses valeurs, « qui ont gagné la guerre froide ». Même si J. Kerry avait voté contre la guerre du Golfe en 1991, il avait salué les interventions américaines au Kosovo, en Afghanistan et en Irak. Il ne reprochait pas à George W. Bush son recours à l’intervention militaire, mais considérait qu’il n’aurait fallu intervenir qu’une fois la totalité de l’arsenal diplomatique épuisée. Partisan lui aussi du « ni diplomatie sans force, ni force sans diplomatie », Kerry contestait les moyens, non les fins. Il n’avait rien contre l’invasion de l’Irak, mais aurait préféré que les soldats tués dans ce pays ne soient pas américains. Bref, il pensait lui aussi que « l’Amérique méritait une démocratie fière de ses principes, reposant sur une puissance militaire indiscutable [… ] et une diplomatie qui engage l’Amérique à orienter le monde vers la liberté et la prospérité ».

 

Les néoconservateurs, qui ne sont pas les seuls à croire en la mission de l’Amérique dans le monde, se singularisent par leur courage : ils vont jusqu’au bout de leur réflexion et acceptent de courir le risque de sortir de la réserve diplomatique pour affirmer solennellement leur projet hégémonique. D’ailleurs, contrairement à ce que nous répétons souvent en France, la force de l’Amérique réside non pas dans le déploiement de sa puissance militaire, mais dans son souci de donner à sa politique nationale un caractère éthique et universel reposant sur des valeurs telles que la paix, la sécurité, la liberté. En utilisant moins systématiquement la force, elle pourrait très rapidement sauver sa mise et étendre plus largement encore son influence dans le monde.

 

En effet, le déséquilibre stratégique et géopolitique qu’ont provoqué, d’une part, l’effondrement de l’URSS et la fin de la guerre froide et, d’autre part, l’aggravation de l’incertitude et de l’instabilité dues à l’accélération de la mondialisation a amplifié le besoin d’une instance de régulation internationale, besoin que les Nations unies, minées par leurs contradictions, ne peuvent satisfaire.

 

C’est d’ailleurs avec l’accord des autres puissances industrialisées que les États-Unis ont été amenés, depuis la fin de la guerre froide, à jouer ce rôle de régulateur universel, même si leur politique ne les satisfait pas toujours toutes. Washington ne laisse ainsi passer aucune occasion de témoigner son intérêt pour les questions internationales et d’apporter sa contribution à la résolution des conflits mondiaux. Cela fut le cas en Europe centrale, cela l’est toujours en Afrique et au Moyen-Orient, notamment. Se conduisant comme s’ils étaient investis d’une mission universelle, les États-Unis sont, plus que toute autre puissance, présents sur le terrain. Les solutions qu’ils proposent d’appliquer aux problèmes internationaux d’ordre sécuritaire, économique ou politique ont certes le tort d’être par trop ethnocentriques, manifestant souvent une ignorance étonnante des différentes sociétés, cultures et régions du monde ; elles ont cependant le mérite d’exister. En réalité, la même posture qui fait des États-Unis une puissance impériale ou qui les pousse à se comporter comme telle les conduit à s’engager sur toute la planète et à prendre des risques, si bien que, paradoxalement, ils apparaissent aux peuples confinés dans l’oubli et la misère comme volontaires, dynamiques, courageux et plus généreux que les autres puissances, qui ne s’occupent que de leurs propres affaires et ne recherchent le bien-être que de leurs populations.

 

La démission historique des autres puissances, l’absence de forces d’équilibre liée à la disparition des non-alignés, à l’esprit mercantile des Européens, à l’affairisme de l’Asie, etc., la corruption et l’incurie des élites de la plupart des pays du Sud, fondent donc la grandeur de l’Amérique et légitiment indirectement le leadership mondial que traduit sa politique impériale et hégémonique. Comme le montre l’expérience malheureuse de l’Irak, après celle du Kosovo, les Américains ont beau accumuler les erreurs militaires, économiques et politiques depuis l’arrivée de George W. Bush à la Maison-Blanche, ils en sortent indemnes.

 

 

Notes

[1] ambassadeur américain aux Nations unies (NDLR ).

[2] Washington Post, 9 mai 2005.

[3] Le Monde, 11 mai 2005.