Le monde arabe : communauté et nation

1992 :: revue MM, paris

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Enjeux d'un concept

Aucun terme politique n'a suscité autant de controverse dans la vie politique du monde arabe au cours de ce siècle que celui de nation: arabe, islamique, territoriale, régionale, etc. Cela est aussi bien remarquable dans le débat opposant les Arabes entrè eux que dans celui qui oppose ces derniers aux analystes, hommes politiques et observateurs étrangers intéressés aux affaires arabes. On peut même relever que jamais on n'a nié à une communauté de peuples le droit de revendiquer, à tort ou à raison, une identité commune comme on l'a toujours fait ces dernières décennies à l'égard de la communauté arabe. Cela n'est pas le cas par exemple des mondes: chinois et indien dont le droit à l'unité n'a jamais été mis en cause, alors qu'ils ne comportent pas moins que le monde arabe d'éléments de particularisme ou d'hétérogénéité. De rnême, les flagrantes divergences entre les républiques slaves et les républiques musulmanes de l'Asie centrale ne nous ont pas empêchés de favoriser, voire d'encourager le maintien de l'URSS puis, la création de la communauté des Etats indépendants qui lui a succédé. Personne ne conteste non plus l'aspiration des Européens àl'unité, déjà en grande partie entamée après Maastricht, ni à l' Association des Etats del' Asie du sud le droit à la création d'un seul marché commun.

Par contre la question se pose toujours différemment quand il s'agit du Monde arabe. Celui qui ose appeler à la création d'un ensemble arabe, économique ou politique ou même culturel, risque d'être accusé sans ménagement de nationalisme, de pana-rabisme, de chauvinisme, de fanatisme, si l'on ne va pas jusqu'à en faire l 'ennemi des minorités. Ce n'est pas que le cas de certains courants ou de quelques intellectuels de droite au sein de la communauté scientifique des spécialistes du monde arabe, mais également et encore plus celui des hommes politiques occupant le sommet de la responsabilité dans les pays occidentaux, comme nous l'avons vu du-rant la guerre du Golfe. L'aspiration à l'unité ou à toutes formes d'association dans cette région est perçue automatiquement, voire épidermiquement comme agressive, voire illégitime. Il s'agit, pour les uns d'une aspiration irrationnelle, d'un mythe dangereux, réactionnaire et obscurantiste pour d'autres. La pression dans ce sens est telle que les intellectuels arabes eux-mêmes, conscients du refus de l'Occident, où on continue de rechercher encore valorisation et reconnaissance, rivalisent maintenant avec leurs collègues dans le déni de tout ce qui a trait à çette aspiration.

Ainsi, se développent et s'accumulent des arguments pseudo-rationnels qui relèvent plus de l'auto-dénigrement que de la critique scientifique ou intellectuelle. Les plus communs d'entre eux sont les suivants: le monde arabe est très divisé, les Arabes ne peuvent pas s'entendre entre eux parce qu'ils sont très différents les uns des autres; le monde arabe n'a jamais constitué un ensemble politique;l'arabisme c'est un islamisme déguisé, donc dangereux; le nationalisme arabe sert d'instrument idéologique pour justifier l'expansionnisme des uns et des autres; il incarne une pensée magique irrationnelle et irréaliste en politique qui refuse de voir la réalité telle quelle et continue de vivre dans le désir. L'attachement au rêve du nationalisme arabe dissimulerait ainsi l'incapacité des Arabes à s'adapter au langage de l'histoire moderne et de se détacher définitivement de leur passé religieux et prénational. D'au-tres n'hésitent pas à assimiler l'arabisme à un anti-occidentalisme primaire, voire à une sorte de fascisme, d'enfermement sur soi et de rejet des autres, en particulier les minorités religieuses ou ethniques. En bons «humanistes», ils ne peuvent que conseiller les Arabes, voire les persuader par tous les moyens, dans leur propre intérêt, de se défaire de toutes ces illusions unionistes etde revenir à la raison, c'est-à-dire abandonner simplement et purement ce rêve «empoisonnant» de l'appartenance à une seule communauté et par conséquent, celui de l'unité et de la coopération qui lui est lié et de reconnaître leurs inconciliables différences ou divergences. Mais, si la nation arabe, dans le sens scientifique du terme comme on commence à s'interroger aujourd'hui, n'existait pas, existeraient-ils vingt nations arabes? Si la réponse est positive, quelle est l'origine de ce malaise politique et scientifique que provoque chez les Arabes comme les autres laquestion, et d'où vient le besoin de la poser avec autant d'insistance et de passion et de chercher à en déterminer le contenu? Bref, quel est le statut politique de ces deux, bientôt trois cents millions d'Arabes qui parlent la même langue, se réclament des mêmes références culturelles, partagent la même histoire et développent les mêmes réactions et aspirations? Et à quel devenir politique et historique ils sont destinés?

 

Nation et Etat-nation: la modernité politique

Dans l'état actuel de notre conception la constitution de la Nation est la clé de voûte de nos institutions, voire le sens même de notre histoire politique moderne. Si aucun accord n'a pu se faire entre les spécialistes sur le contenu exact de ce concept de nation, il est néanmoins possible d'observer quel 'idée moderne de nation implique par rapport à la communauté religieuse, comme par rapport à l'ethnie, la référence à l'Etat, plus que dans toutes autres formations sociétales globales, comme la seule source de légitimité, de souveraineté et d'organisation de la communauté. Mais, l'Etat n'est ici fondateur d'une communauté séparée et distincte que parce qu'il est l'expression de la volonté populaire, c'est-à-dire qu'il est l'incarnation de ses valeurs. En réalité, la nation moderne n'est autre que l'Etat-nation, ou un nouveau type d'Etat qui se veut la source du droit et de la morale. Cette association ainsi que les instruments juridiques et politiques qui sont nécessaires à sa réalisation s'appellent ici Etat. Cela explique comment, pour la première fois dans l'His-toire, c'est l'adhésion à l'Etat, quelles que soient sa taille et sa dimension, qui fonde la communauté et lui donne son nom, non à une valeur religieuse ou ethnique. Le nationalisme n'est que le sentiment de solidarité issu de cette présence en commun des hommes libres associés par l'intermédiaire de l'Etat.

La construction de ce type d'État dans lequel se trouvent identifiés pouvoir et société, et dépassés particularismes ethniques et religieux ou idéologiques, devient alors l'objet et le but de l'histoire politique moderne dans tous les continents. C'est pour-quoi le début de l'histoire politique des peuples non européens est souvent assimilé à la genèse de cet Etat. Elle ne débute pratiquement dans cette perspective qu'avec la colonisation et en opposition à elle. C'est ce sens supposé de l'histoire qui éclaire les événements qui se produisent dans ces sociétés, et qui en donne la mesure du progrès.

Cette conception de l'Histoire occulte en réalité quatre questions fondamentales:

la nature des structures politiques qu'avaient ces sociétés humaines avant leur colonisation;

la nature des nouveaux Etats issus de la décolonisation, supposés être spontanément l'incarnation nouvellement formées ou en formation;

la nature spécifique de l'Etat-nation présenté rigidement comme modèle universel d'organisation politique collective, et par conséquent rendant toutes les anciennes formes d'organisation caduques ou insignifiantes. Ainsi, tous les peuples sont appelés pour être reconnus à emboîter ce schéma, quelles que soient les conditions de leur évolution histori-que,la diversité de leur composition sociologique ou ethnique et leurs niveaux de besoins en développement.

la nature du rapport entre le système international actuel d'Etats issus de la décolonisation et la division de l'Humanité en nations faisant des frontières des lignes sacrées et immuables quelles que soient les contradictions ou l'absurdité de leur tracé. La théorie classique de la nation est fondée en effet sur le principe: une nation, un Etat. Le problème est de déterminer exactement ce qu'est une nation moderne en dehors de l'Etat. S'agit-il d'un peuple, d'une eth-nie, d'une communauté culturelle et historique, d'une volonté d'existence en commun, d'une représentation idéologique, d'une économie intégrée?Dans les faits, le monde a été divisé en Etats non pas en fonction des nations historiquement constituées mais plutôt en fonction du rapport de forces au sein d'un ordre mondial dominé par les puissances coloniales puis industrielles, et dans la plupart du temps selon les intérêts du moment et les modalités de partage entre ces puissances. C'est la raison pour laquelle des communautés très homogènes se sont trouvées partagées entre plusieurs Etats, tandis que d'autres ont été complètement privées d'Etat.

Cette division n'aurait pas eu une grande signification si l'Etat n'avait pas été considéré comme le fondement d'une nation, c'est-à-dire d'un espace bien délimité et protégé, d'une identité exclusive, d'un pouvoir souverain qui font que l'appartenance à un Etat implique en même temps l'adhésion à une identité propre, et la distanciation avec les autres communautés voisines, quels que soient leurs traditionnels liens de culture, de langue, de religion ou d'ethnie. C'est ainsi que, pour assurer leur souveraineté, les nouveaux Etats n'ont qu'une seule hantise: couper leurs populations du reste du monde afin de renforcer l'identité locale et la mettre en relief sur Je tableau traditionnel des grandes communautés historiques. Bref, l'Etat n'est nation que dans la mesure où il se montre capable de fonder une communauté qui ne reconnaît en dehors de lui aucun autre lien de solidarité ou de fraternité.

Ce modèle est le fruit d'une expérience propre aux sociétés occidentales; il n'est ni universel ni impératif. A côté de ce processuss occidental de formation de la nation à travers la réforme radicale de l'Etat et la «popularisation» du politique, l'histoire de la formation des ensembles sociaux a connu d'autres processus où la fondation de la nation (ordre politique) passe essentiellement par la formation de la communauté. L'existence même de plusieurs Etats ou pouvoirs ne diminue en rien la pérennité et l'unité de cette Communauté-Nation qui se reproduit en dehors de l'Etat et parfois contre lui, principalement, comme une communauté de valeurs et d'intérêts.

Dans ce cas, le principe fondateur de Communauté-Nation est totalement différent de celui de l'Etat-Nation. Alors que l'Etat-Nation n'existe que dans la mesure où il affirme sa capacité de reproduire les rapports entre individus comme des rapports entre citoyens, c'est-à-dire des individualités égales et librement associées, la Communauté-Nation est fondée sur la reproduction du lien de société comme essentiellement un lien de fraternité. Son existence dépend de sa capacité à créer parl'idéologie et la culture un esprit de corps, c'est-à-dire une identité collective forte et imperméable. Et alors que l'Etat-Nation ne parvient à assurer sa pérennité que par l'unité du pouvoir politique, indivisible, souverain et exclusif, la Communauté-Nation mise sur l'unité idéologique pour unifier un monde divers dans ses formes d'existence tant économiques que politiques. Elle soumet à un seul comportement des individus appartenant à des entités diverses: territoriale, ethnique, politique, professionnelle et religieuse qui, loin de se concurrencer se complètent les unes les autres. Ainsi, elle rassemble des ethnies, des confessions, voire des pouvoirs nombreux tout en préservant dans la représentation par lesindividus de leur identité collective, comme dans les réseaux pratiques d'échanges matériels et intellectuels, le sens profond de l'unité, et un véritable réflexe de solidarité. Cette unité n'est que le fruit de leur adhésion mutuelle à un système de valeurs et de croyance commun.

En fait, la nation n'a émergé en Europe au sens moderne que grâce à une idée spécifique de l'Etat et du pouvoir, ce qui explique le fait qu'elle soit née Etat-Nation et non pas comme communauté historique se reproduisant indépendamment de l'Etat mais, cette transformation n'a pu se produire que grâce à la révolution politique qui s'est accomplie d'abord au sein de l'idéologie et des rapports sociaux. Ainsi, l'Etat moderne s'est trouvé projeté au devant de la scène de l'H istoire politique, économique, voire même morale, se plaçant au cœur du processus de progrès social et faisant identifier par conséquent le devenir de l'Etat avec celui du peuple.

La cause historique de l'émergence de cet Etat-Nation fondé sur la primauté du lien politique n'est, à mon avis, que l'échec en Europe de la constitution de l'empire, et ceen raison du conflit insoluble entre pouvoir religieux et pouvoir temporel du Moyen Age. Alors que la solidarité dans la nation prise au sens de la communauté trouve sa raison d'être dans la fraternité qu'engendre la foi commune, la solidarité dans la nation moderne passe par l'Etat et ne se fait que avec lui.

Le défaut des méthodes d'analyse appliquées par les spécialistes aux sociétés du Sud découle directement de la volonté d'interpréter l 'histoire de ces dernières à la lumière de l'histoire occidentale. Or, si le processus n'est pas le même, les phénomènes sont différents, et la modernité bien réelle des sociétés dù Sud n'a pas la même signification.

Ainsi, vues sous la lumière des catégories nationales modernes forgées par un Etat rouleau-compresseur, ces communautés-nations apparaissent aujourd'hui comme une juxtaposition de tribus, d'ethnies, de peuples différents et sans lien commun. D'où l'habitude que l'on a prise de présenter les sociétés africaines et orientales comme des agrégats de tribus ou d'individus qui ne se maintiennent ensemble que par la force de l'Etat et ne sont capables de nourrir entre elles aucun lien de solidarité. Il s'agit en effet d'une représentation purement idéologique, car c'est exactement l'aspect inverse qu'il faut souligner. Le pluralisme ethnique, linguistique ou régional n'avait strictement aucune valeur politique dans ce modèle de regroupement. il ne commence à en avoir qu'avec le développement au sein de ces communautés de l'idée moderne de nation qui a épousé ici le particularisme ethnique et/ou confessionnel et a donc joué le rôle d'un désintégrateur universel des anciennes grandes communautés historiques. Jadis, l'Etat en tant que tel n'a jamais été un support d'identité ou suscité l'adhésion des individus à une quelconque valeur. C'est cela qui explique comment la nation islamique s'est perpétuée à travers l'Histoire, indépendamment de la longue succession d'Etats et de dynasties et souvent contre eux. Certes ces communautés «nationales» classiques n'avaient pas les mêmes structures de pouvoir ni les mêmes rapports des gouvernants aux gouvernés qu'ont développés plus tard les formations nationales modernes, mais elles n'avaient pas moins, comme chaque regroupement humain, une véritable base de solidarité et par conséquent un patriotisme qui peut expliquer, à lui seul, le développement immédiat et à grande échelle de la lutte anti-coloniale. Cela dit, l'absence du nationalisme ou de la conscience nationale dans le sens moderne du terme ne signifie pas l'absence de toute forme de solidarité ou d'affinité, et le lien «national» ne saurait épuiser tous les liens possibles de sociabilité entre les êtres humains. La diffusion des valeurs religieuses, parexemple, a été sans doute la source d'une nouvelle forme de fraternité responsable de la cons-titution durant le Moyen Age des grandes communautés et empires multinationaux dans lesquels se sont fondus plusieurs peuples et tribus sur la base de l'adhésion aux mêmes valeurs et croyances.

 

Dépassement du concept d'Etat-nation

Ainsi, l'Etat-nation n'est qu'une forme historique de l'organisation politique collective dont la naissance est due à des conditions spécifiques qui ne pourront pas se répéter ou, en tous cas, pas de la même façon. Et de ce fait il est condamné à être dépassé par l'Histoire. Ainsi, le fait que l'Etat moderne n'a pas été, dans les pays non européens, le produit de l'évolution politique interne génératrice de l'individualité et du rapport de réciprocité entre individus libres et égaux mais, plutôt, le fruit d'une lutte patriotique et/ou du partage colonial, a changé complètement de son devenir et de sa destinée. Dans la plupart des cas, au lieu de devenir le fondateur et le garant des libertés, condition de toute notion de citoyenneté par rapport au «sujet», l'Etat s'est dé-veloppé comme une force étrangère à la société et n'est parvenu à s'imposer sur une communauté historique qui lui échappe que par la multiplication des mécanismes de destructuration, d'exclusion et de désintégration du tissu «national» communautaire qui lui est antérieur. L'identification des individus passe toujours à travers la communauté ou la nation au sens historique qui continue de constituer, malgré son déclin, la source principale des valeurs, la base de la solidarité collective et le garant, en même temps, d'une certaine protection de l'individu contre les menaces d'agression intérieures et extérieures.

En réalité, la grande découverte de l'Europe politique n'est pas la nation elle-même, qui existait bien avant, mais l'Etat-nation, ou l'Etat moderne tout court. C'est pourquoi on ne peut concevoir dans la conscience politique européenne la nation séparée de l'Etat ou sans lui. Cependant, et c'est là la source de tous les amalgames et les malentendus, si la nation au sens moderne n'existe pas sans l'Etat, tout Etat ne recouvre pas nécessairement une nation. Cela ne veut pas dire seulement qu'il peut exister des nations qui ne sont pas incarnées par un Etat mais aussi que la même nation peut être partagée entre plusieurs Etats. De cette lecture découle une conclusion principale: pour pouvoir comprendre la réalité des rapports d'affinité et de solidarités entre les communautés humaines il faut distinguer dans notre analyse entre les catégories: Etat et Nation. En effet, dans les sociétés non-occidentales qui n'ont pas connu la révolution politique et où l'Etat est resté par conséquent «extérieur» à la société, la modernité politique a consisté à faire de l'Etat le siège de la formation et de l'organisation des élites distinctes en rupture avec la communauté d'origine. Loin de refléter la« nationalisation» de la société, l'évolution de l'Etat confirme ici son caractère d'instrument d'aliénation. Et, c'est cette carence de l'Etat qui explique d'ailleurs la perpétuation au sein des sociétés du sens et de la conception de la communauté traditionnelle, même si la dynamique de solidarité s'est beaucoup affaiblie sous la pression de l'expansion incontrôlée des nouveaux modes de production et de représentation qui continuent de saper les bases mêmes d'une telle solidarité traditionnelle. Ceci dit, toutes les sociétés politiques du monde n'ont pas suivi; donc, le même processus de formation, et ne se sont pas consolidées et structurées de la même façon. Leur mode d'unité ou d'organisation est le fruit d'un arrangement ou des arrangements historiques sans cesse renouvelés. Cela est aussi valable pour les sociétés constituées en nations modernes achevées; car le mode de fonctionnement de la nation britannique est aussi différent de celui de l'Etat-nation français que ce dernier l'est des cas russe ou indien. S'agit-il partout et pour toutes ces formes d'existence nationale du même type d'Etat-nation? Et puis, les anciennes formes d'association globale, c'est-à-dire les communautés-nations, sont-elles des structures nationales, ont-elles un statut et une significtion politique ou relèvent-elles de la pré-histoire politique?

En dépouillant le concept de nation de ses avatars historiques, on observe que ce qui donne à un regroupement humain sa signification politique comme sa légitimité, ce sont deux éléments fondamentaux:

-      l'existence d'une solidarité collective exprimée d'une manière ou d'une autre;

-      et la représentation collective ou l'identité, déterminant la présence d'objectifs communs et la communauté d'inspiration et d'aspiration, c'est-à-dire en fin de compte un mode de vie et de croyance.

Il est indéniable que l'Etat moderne a été la forme qui est parvenue plus que toutes les autres formes de regroupement ou d'intégration humaines à mettre en pratique ces deux éléments de solidarité et d'identité, grâce notament à l'Etat-nation. Mais cela ne veut pas dire que toutes les sociétés peuvent ou doivent reproduire les conditions historiques qui ont conduit à la naissance de ce type d'ordre politique, ni que les communautés qui ne sont pas parvenues à l'inventer, complètement ou partiellement, sont totalement démunies du sens de la solidarité et de l'identité.

L'existence de dizaines de langues particulières, la persistance des structures archaïques de castes, les conflits confesssionnels ininterrompus, la grande disparité sociale et culturelle n'empêchent pas l'Inde de rester l'une des plus anciennes nations du monde. Il en va de même en ce qui concerne la Chine qui présente un autre mode très différent d'organisation et de perception du lien social. Ces deux formations ne sont certes pas du type de l'Etat-Nation moderne, mais elles ne constituent pas moins deux nations au sens de la communauté solidaire fondé sur l'adhésion aux mêmes valeurs, ce qui ne les empêchent pas non plus d'intégrer les nouvelles valeurs récemment acquises de liberté et d'identité nationale.

Ainsi, si nous entendons par Nation la forme moderne d'identification et de solidarité par et à travers l'Etat, c'est-à-dire à travers la participation individuelle au processus de gouvernement, fondement de la citoyenneté (politique), toutes ces nations seraient des regroupements fortuits et sans légitimité ni avenir. Mais, si par nation nous entendons une entité humaine structurée politiquement et culturellement, quelle que soit la nature du pouvoir et del 'Etat qui lui sont conjoncturellement associés, il est certain qu'il s'agit là de nations, c'est-à-dire de regroupements à caractère politique et non des agrégats insignifiants incapables d'avoir une volonté propre ou un destin historique unifié. C'est d'ailleurs la signification exacte du terme« Umma » en arabe, traduit par nation en langues étrangères.

Bien sûr la base politique et cuturelle de ces solidarités et identités risque d'être de pluis en plus sapée par l'évolution moderne si ces communautés-nations ne parviennent pas à se métamorphoser, et réussir leur restructuration sur les nouvelles bases de citoyenneté et de solidarité nationale plus solides, susceptibles de répondre aux défis du monde moderne. mais, n'est-ce pas là la motivation principale de la rénovation ou des tentatives qu'ont vécues et que vivent encore ces vieilles nations, et qui est à la base du nationalisme qu'elles continuent de développer, sous ses deux formes principales: affirmation de la souveraineté nationale et fondation, pa la démocratisatrion, du rapport de citoyenneté, contre le rapport de clientélisme ou d'asservissement au pouvoir?

 

Les Arabes: une communauté-nation

C'est notamment le cas du monde arabe qui bien que plus homogène que le monde indien et chinois reste comme eux dépendant dans la reproduction de son sens de solidarité et sonidentité beaucoup plus du patriotisme historique culturel et politique que de l'Etat. La crise et le malaise actuels ne sont eux-mêmes que le résultat de l'enlisement de ce processus de transformation nationale, dû aux multiples échecs des mouvements d'intégration et de dé-mocratisation. Si l'on ne peut pas nier laresponsabilité des élites arabes modernes dans ces échecs, il est cependant très difficile de les comprendre sans souligner le facteur déterminant des multiples pressions extérieures s'exerçant sur ces Etats, depuis le début du siècle du moins, en raison de la proximité de cette région par rapport à l'Europe, sa position stratégique et la concentration des plus importantes réserves pétrolières mondiales dans son sous-sol. Ainsi, le monde arabe, plus que toutes les autres grandes communautés-nations ou aires culturelles et civilisationnelles, reste tiraillé entre les fortes et solides aspirations des masses à la liberté, à la solidarité et à l'unité et la volonté non moins fortes des élites au pouvoir à tirer profit de la situation géopolitique actuelle pour consacrer un ordre social les favorisant. Les Etats du Golfe espérant échapper ainsi avec leur richesse pétrolière au sort du reste du monde arabe, tandis que les élites du Maghreb pensent pouvoir s'atteler grâce à la fran-cophonie au train de l'Europe, alors que les dirigeants del'Egypte pensent pouvoir se faire une place sur la scène internationale et se maintenir au pouvoir en monnayant leur influence et poids prépondérant dans le monde arabe. Or, quelle que soit sa force, la protection américaine à elle seule ne suffira pas à inventer une nouvelle identité golfienne capable d'éviter à ses pays les bouleversements qu'engendrera sans aucun doute une conscience nationale malheureuse, instable et en perpétuel déch-rement. quant au Maghreb, il sera de plus en plus évident quel 'union qui ne parvient pas à se réaliser àpartir de la reconnaissance de sa propre identité ne pourra pas se réaliser sur la base d'une aliénation élargie des élites et leur rejet de leur propre culture.

C'est pourquoi, il serait impossible de comprendre l'histoire moderne réelle de ces sociétés si on continuait à identifier Etat et Nation, occultant ainsi deux faits majeurs:

-   l'existence, pardelà la multiplicité des Etats et pouvoirs centraux, issus plus ou moins du partage colonial, d'un véritable sens de communauté et de solidarité.

-    et le caractère clanique ou anti-démocratique et anti-national des pouvoirs actuels.

Ainsi, pour être opératoire, le concept de nation a besoin dans ce contexte d'être utilisé avec plus de précaution et de cohérence. On ne peut pas, par exemple, utiliser l'idée de nation comme synonyme d'ethnie lorsque l'on entend favoriser la division d'un Etat, et comme recouvrant la réalité d'une entité politique ou Etat quand l'objectifestjustement de nier les liens de solidarité (communautaire ou nationale)à l'échelle d'un pays, d'une région ou d'une communauté-nation s'affirmant par-delà les Etats et malgré eux.L'ethnie n'est pas l'équivalent de la nation, ni dans le sens moderne ni dans Je sens traditionnel. La nation est par définition le lieu où se créent les liens qui transforment des membres d'une ethnie en des êtres politiques; elle est le principe de dépassement politique des divisions ethniques. L'élément moteur du nationalisme en Europe a été notamment la volonté de dépassement de ce qui semblait être le malheur de l'Europe tout entière, à savoir la forte division ethique du continent, dont les traces sont encore très visibles dans la composition de l'Europe centrale qui, à l'inverse de l'Europe occidentale, n'a pas réussi sa révolution politique, et donc nationale. Les nations les plus intégrées, telles la France, l'Angleterre ou l'Allemagne ne sont que le fruit du brassage extraordinaire d'ethnies, opéré sous la pression du nationalisme comme religion d'Etat, substituant aux valeurs du particularisme ethnique les valeurs universelles de citoyenneté.

Il en va autrement pour les régions: arabe, chinoise, indienne, où une forte communauté culturelle existait déjà antérieurement à l'Etat. C'est par contre le dépassement du fosséséparant les sociétés des Etats inféodés aux forces extérieures ou occultes qui est, ici, la source du nationalisme sans cesse renouvelé. La lutte contre la colonisation interne et externe est Je vrai sens de la révolution nationaliste couvrant dans ces sociétés la majeure partie de ce XX• siècle. C'est dans la mesure où les stratégies des Etats ont toujours reflété les intérêts minoritaires ou étrangers que l'opposiiton nationale cherchait et cherche toujours dans la communauté-nation extra-étatique les éléments moraux et matériels d'une stratégie alternative fondée sur les deux principes de l'indépendance et de la solidarité.

 

Nation et nationalisme

Il faut distinguer également entre nation et nationalisme. Ce dernier n'est pas la nation, même si la nation est susceptible de produire du nationalisme. Ce dernier est un mouvement historique fondé sur la mise en valeur, pour des objectifs déterminés, des données nationales. Il est susceptible de réussir ou échouer, en fonction de sa capacité à bien évaluer ses forces et ses contraintes. Cet échec ne signifie pas l'absence de la réalité historique qui l'a engendrée. Un tel mouvement peut également dégénérer sans mettre en cause la légitimité et la pérennité de l'ac-tion ou des objectifs eux-mêmes. Le régime baathiste syro-irakien, comme le chauvinisme développé ici ou là, sont le témoin de cette dégénérescence de la force du nationalisme moderne dans le monde arabe dont la base est l'amalgame faitentrel'Etatetla Nation, c'est-à-dire de l'identification de l'Etat avec la nation alors qu'il ne s'agit, la plupart du temps, que des pouvoirs claniques ou des stratégies anti-nationales.

Or, quels que soient les particularismes culturels ou ethniques de sa population, n'importe quel Etat, ne peut pas devenir un Etat-nation. Pour produire les attributs d'une nation moderne: les libertés, l'égalité et la souveraineté populaire, sans lesquelles il n'y a ni citoyenneté ni nation, l'Etat doit posséder des moyens suffisants pour maîtriser son environnement, pouvoir appliquer une politique adéquate et produire les conditions matérielles et politiques nécessaires à l'intégration de la société à la civilisation.

C'est cela qui explique d'ailleurs comment de très nombreux Etats se sont transformés en moins de deux décennies, une fois leur incapacité à gérer le problème du développement démontrée, en de véritables prisons pour leurs populations, lesquelles ne cherchent qu'une seule chose: fuir la prison vers les seuls pays où lui semble exister effectivement un espace de liberté et de prospérité.

Le but de cette analyse n'est pas, bien sûr, de pousser les petits Etats à vivre dans la honte et l'illégitimité, mais de montrer à quel point la structure et le modèle du pseudo Etat-nation généralisé sont de-venus un obstacle à l'évolution politique et économique des peuples à l'éclosion même des libertés aux-quelles l'idée de l'Etat-nation a toujours été associée. Une solution à ce dilemme pourtant existe. Elle réside justement dans le rejet de ce culte moderne de l'Etat et la revalorisation de la conception classique de la communauté de valeurs et d'intérêts où le devenir des hommes prime sur celui des Etats. Cela reflète d'ailleurs le sens de! 'Histoire récente qui montre une tendance à la formation de grands ensembles humains économiques et culturels, au détriment du mythe classique de la nation.

Ceci dit, au lieu de favoriser au nom de la souveraineté des Etats dits nations l'émiettement du monde, il faut encourager les élites dirigeantes à dépasser leurs intérêts immédiats en vue de la construction de ces ensembles humains plus cohérents et aptes à produire les conditions politiques, morales et matérielles del'intégration de leurs peuples dans Je circuit effectif de la civilisation moderne. Les peuples ne vivent pas de particularisme ou de chauvinisme nourri et cultivé par l'Etat afin d'occulter son incapacité à répondre aux véritables besoins sociaux.

Au rejet de tout particularisme comme à l'enfermement sur soi, il y a pourtant d'autres alternatives. C'est le modèle du fédéralisme qui permet par l'intermédiaire des processus d'intégration volontaires et contractuels le respect des particularismes et l'instauration des conditions politiques et économiques indispensables au développement. Le destin du monde arabe, comme celui de toutes les autres nations classiques qui ont perdu leur unité et équilibre, est l'intégration ou l'anarchie, que cette intégration trouve une justification plausible dans la philosophie nationaliste ou non.

C'est la voie que le monde arabe pourrait suivre pour répondre à la fois aux besoins du développement qui ne peut plus attendre longtemps et rassurer les peuples sur leurs particularismes, anciens ou nouveaux, fabriqués par l'Etat. Pour qu'un tel choix soit possible il faut que les élites au pouvoir soient conscientes du danger de l'enlisement dans la crise et l'impuissance, et par conséquent enclines à faire les sacrifices ou les investissements nécessaires au succès d'un tel projet collectif. Il faut qu'elles soient plus sensibles aux aspirations de leurs populations qu'à la défense d'intérêts égoistes ou à la reconnaissance de leur légitimité par les grandes puissances protectrices.

L'aspiration à l'intégration dans le monde arabe n'est en réalité que l'expression de la recherche par une communauté, longuement réprimée, de ses grands équilibres perdus, indispensables à sa stabiliation et à la prospérité de ses habitants, c'est-à-dire en fin de compte à son intégration dans la civilisation et l'histoire. C'est une aspiration à la pérennité, à la paix et au progrès qui ne sera satisfaite que lorsque le monde arabe parviendra à mettre en place le mode d'organisation politique susceptible d'assurer à l'intérieur de chaque Etat la transformation des pouvoirs claniques actuels en pouvoirs nationaux, c'est-à-dire de fonder la citoyenneté à la place du servage; et de provoquer à l'échelle de l'ensemble de la région, et ce contre la tendance actuelle des Etats à se constituer en enclaves ou fiefs féodaux fermés les usn aux autres, la création d'un espace commun de libertés, d'échanges et de communication, condition sine qua none du développement, d 'émancipation générale et d'indépendance.

Certes, le choix fédéraliste n'est pas gagné d'avance. Il s'agit d'une option pour l'avenir et tout reste à inventer dans ce domaine. Il est évident par exemple que les structures étatiques dont les peuples arabes sont dotés actuellement ont marqué les gens, même si elles ne correspondent pas aux aspirations de solidarité et d'émancipation de ces peuples, ni sur le plan de l'exercice du pouvoir ni sur celui de la rationalisation des investissements culturels et matériels. Empoisonnés par leurs propres idéologies nationalistes étroites, ces Etats sont devenus des données incontournables, alors même que, au lieu d'assurer l'unité et la pérennité d'un peuple, ils deviennent, et sont perçus de plus en plus par leurs communautés, plus comme des instruments de désorganisation et de gaspillage que comme des facteurs de structuration. C'est d'ailleurs ici qu'il faut chercher l'origine du sentiment d'échec et de la crise de l'Etat qui laisse derrière lui une communauté mutilée, traversée par de multiples cassures temporelles et spatiales, et objet de fortes contradictions et de graves déchirements .

A la questjon posée au début de savoir si les Arabes dans leur ensemble constituent une nation,je répondrais donc qu'il est clair que le monde arabe n'est pas une nation dans le sens ethnique. Il n'est pas plus une nation si nous considérons par exemple la nation du point de vue de l'Etat et de la structure du pouvoir, c'est-à-dire du rapport de l'individu à l'Etat et aux autres individus. Il est certain que les pouvoirs politiques arabes ne présentent que partiellement les caractéristiques d'un pouvoir national dans le sens où l'Etat incarne une volonté commune li-brement exprimée. Mais, ce jugement concerne la structure des Etats et ne dit rien sur la nature de la communauté; car, en tous cas, le monde arabe n'est pas non plus un agrégat d'individussans histoire propre ni liens solides. Il n'est pas non plus une jux-taposition de nombreux Etats-nations.

Si par contre nous entendons par nation une communauté humaine ayant un minimum de rapports de solidarité et d'échange matériels ou symboliques, il est évident que les Arabes constituent une communauté historique qui continue d'être soudée malgré les divisions étatiques par le même capital commun de valeurs et d'intérêts, c'est-à-dire une Umma ou une entité culturelle et politique relativement unie et durable. C'est une nation dans le sens que les Arabes eux-mêmes donnent à ce terme, c'est-à-dire ayant une communauté d'inspiration et d'aspirations historiquement constituée que la modernité n'a pas réussi à désintégrer, et qui continue de lutter pour préserver les chances de sa réunification sur le modèle des nations: chinoise ou indienne.

En effet, contrairement à ce que certains veulent faire croire, l'absence d'un processus de coopération et d'intégration régionale entre pays voisins et appartenant à la même sphère culturelle et civilisationnelle n'a pas pour résultat le renforcement du respect ou de la souveraineté mutuels des Etats existants, mais l'exaspération des contradictions et des désaccords que produit la concurrence, situation dans laquelle les pays arabes vivent d'ailleurs depuis l'indépendance. C'est la source principale de conflits inter-arabes de ce dernier demi-siècle.

 

Science et politique: les limites du discours scientifique

Dans tous les cas, rejeter cette option fédéraliste suppose que l'option inverse, c'est-à-dire le maintien et le renforcerment de la division actuelle de la région est capable d'assurer aux Arabes stabilité, développement constant et sécurité. li faudrait démontrer aussi pourquoi la mise en valeur du patrimoine commun d'affinité historique, géographique, culturel et peutêtre, aussi, sentimental, pourquoi pas, et quelles que soient la nature et la structure nationale ou moins nationale de leur politique, constitue chez les Arabes, un élément négatif alors qu'elle est consi-dérée comme une condition de progrès pour les peuples européens? Pourquoi, ils seraient condamnés à vivre l'Histoire actuelle comme une fin de l'Histoire, sans aucune volonté de changer les réalités négatives, et accepter leur division comme une donnée incontournable? Pourquoi il serait irrationnel de vouloir favoriser l'entente, la compréhension et la coopération entre les Arabes, au moment où l'on ne cesse d'insister partout sur ces mêmes valeurs pour améliorer Je climat des relations internationales? Pourquoi les Arabes seraient incapables de sur-monter leur contentieux conflictuel alors que lEurope a surmonté ses guerres «mondiales»? Pourquoi il est permis de présenter l'unité européenne entre Etats-nations accomplies et différentes comme la source principale de motivation pour les jeunes générations européennes, tandis que l'option unitaire ou fédéraliste entre des pays et peuples qui ont le même patrimoine et vivent pratiquement sans Etat dans le sens moderne et donc dans l'impuissance et la détresse malgré leur richesse, doit être présentée comme une source de fanatisation, d'agressivité et de négativité?

Mais, quelle que soit la qualité des sentiments de solidarité et d'identité qui lient les peuples arabes, le vrai problème reste ailleurs que dans la démonstration scientifique. II s'agit de la politique qui est une action consciente et affaire de volonté. Et dans ce sens, le concept de nation arabe n'a pas pour seule fonction ou même pour fonction principale de rendre compte de la réalité objective mais de déterminer des choix stratégiques sociaux et éthiques mettant en jeu le sort et l'avenir même des hommes.

Le terme de nation arabe est plutôt employé dans la littérature arabe, plus pour affirmer ce choix politique concernant le modèle d'organisation des relations interrégionales que comme un instrument d'analyse scientifique. En effet, tous les discours des hommes ne sont pas et ne peuvent être de simples discours scientifiques. L'action politique exige des catégories idéologiques qui ont pour fonction d'orienter les groupes sociaux dans leur pratique historique collective. Ce qui distingue ces termes ou concepts idéologiques des concepts scientifiques n'est pas l'absence du savoir objectif mais la mise de ce savoir au service de l'action, c'est-à-dire aussi au service de certaines valeurs fondamentales de la société. De même qu'il est peu signifiant de poser Je problème de l'unité européenne en terme de pertinence scientifique, de même on ne peut pas nier le contenu idéologique. c'est-à-dire politique du terme de nation arabe qui entend proposer à des peuples ayant beaucoup de choses en commun de s'orienter vers une voie unitaire pour ne pas sombrerdans la marginalisation, les conflits permanents, la concurrence stupide, le chauvinisme étroit, ainsi que pour améliorer leurs chances de développement. Ceux qui nient l'existence des liens particuliers entre ces peuples et rejettent leur idée ou choix unitaire glissent dans le même a priori idéologique et font également de la politique, même si les buts ne sont pas les mêmes dans les deux cas, pour ne pas dire qu'ils sont diamétralement opposés.

Poser le problème de l'intégration du monde arabe c'est s'interroger sur les meilleurs moyens de faire avancer le processus de développement dans cette région, et de favoriser le progrès. C'est dans cette perspective, et elle seule, qu'il faut juger de la nature rationnelle ou irrationnelle de la politique d'intégration régionale arabe défendue essentiellement par les courants nationaux et populaires. Que la réalisation de cet objectif nécessite de surmonter de grandes difficucltés ou que la distance entre les moyens disponibles pour réaliser un objectif et ce même objectif soit grande ne diminue rien de sa légitimité politique ou de sa rationalité. L'intégration del'Europe est un objectif rationnel et légitime parce qu'utile pour le progrès, même si les peuples euro-péens ne constituent pas une nation, et que pour y arriver il faut surmonter d'énormes difficultés et malentendus.

En réalité, et fort malheureusement, les spécialistes du monde arabe n'ont fait que renvoyer le discours idéologique des Arabes sur leur Histoire en le niant au lieu d'en faire la critique scientifique. Ainsi, tandis que les Arabes affirment pour légitimer leur politique d'intégration l'existence d'« une nation arabe une et éternelle», des spécialistes s'efforcent de prouver le caractère illusoire de ce nationalisme pour démontrer l'impossibilité del 'intégration, voire son illégitimité.

L'examen critique du terme de nation arabe devrait distinguer ce qui pourrait constituer le noyau rationnel du projet unitaire de l'amalgame idéologique et irrationnel qui le rend impossible et l'empêche d'avancer. En effet, ce n'est pas Je choix politique de l'intégration régionale qui constitue l'élément irrationnel et illusoire de cette question mais la philosophie de la nation dont il se sert pour se faire accepter. Et c'est le choix politique, donc le domaine de l'éthique, qui explique le recours à la philosophie de la nation et non l'inverse. Tant qu'on refuse de faire la critique de la théorie classique de la nation qui continue de nourrir les analyses très schématiques des spécialistes du tiers monde, on pourrait dfifficilement changer d'attitude à l'égard du problème de la formation nationale des pays non occidentaux.

  

Conclusions

L'expérience de ces quatre dernières décennies a bien montré qu'il est impossible de comprendre la réalité du monde non européen, si on persiste à enfermer l'analyse dans les limites de la philosophie politique classique. Le concept de l'Etat-nation est trop restrictif et/ou euro-centriste pour pouvoir rendre compte de la diversité des formes d'association et de solidarité qui caractérisent les rapports entre les nombreux peuples et communautés humaines.

C'est un concept trop lié à l'histoire classique de l'Europe, hantée par les luttes pour l'affirmation de la place du pouvoir politique contesté violemment par les particularismes ethniques comme par les pouvoirs cléricaux, et par conséquent, obsédée par l'idée de l'Etat, l'unité des institutions, l'homogénéité du peuple, la souveraineté et l'imperméabilité des frontières, face et contre les identités culturelles et religieuses, dépassant ou transcendant les entités étatiques.

Ailleurs, l'existence d'une communauté-nation historique, qui se reproduit à travers les multiples liens ou réseaux de solidarités parallèles et extra-étatiques, offre un autre mode d'articulation du politique et du social où l'Etat ne constitue qu'un des paramètres assurant la représentation comme l'organisation collective de la solidarité. Ainsi par exemple, dans le monde arabe, le nationalisme d'Etat se trouve concurrencé fortement par celle du nationalisme de communauté, ou même par les patriotismes du terroir. Dans ce cas, il est impossible de comprendre l'histoire sociale de ces peuples en enfermant leur temporalité politique dans le seul cadre del 'Etat territorial, ou en négligeant l'interférence des multiples formes de solidarité.

En réalité, ces différentes formes de solidarité: territoriale, politique, religieuse, professionnelle, etc., coexistent dans toutes les sociétés mais selon une hiérarchie et des modalités différentes. La solidarité religieuse continue d'animer les rapports humains dans les sociétés industrialisées, même si elle a tendance à se contenter d'un statut apolitique pour le moment. Dans les sociétés arabes, le nationalisme moderne trouve sa source dans le développement effectif d'une société civile moderne et l'émergence des individus libres, même si l'adhésion à la valeur de liberté n'apparaît pas encore au premier plan, la cause de ce paradoxe est que, contrairement à l'his-toire européenne, l'émergence de cette liberté en tant que principe d'association et d'organisation ne trouve pas son écho dans l'Etat mais a encore besoin pour s'affirmer de s'y opposer. Car cet Etat reste plus une incidence de l'histoire internationale, c'est-à-dire de la perte par la société locale de son autonomie, que la résultante de l'évolution d'une société selon sa dynamique historique interne.

Cela dit, pour rendre le concept moderne de nation de nouveau opérant, il y a un grand besoin de dépolitiser un débat qui a été plus polémique que scientifique sur la formation des nations, et de laiciser un concept qui a pris trop de charge mythique et a perdu, par conséquent, de sa pertinence. De toute façon, il est de plus en plus clair que ce concept est incapable tel qu'il est de rendre compte de toutes les expériences historiques dans ce domaine de la formation des nations ou d'en expliquer la dynamique réelle. Il ne servira donc à rien de tenter de l'imposer comme clé de l'analyse de toutes les formes d'organisation politique ou des processus socio-historiques passés et futurs.

Au contraire, c'est à ce renouvellement historique des politiques internationales, des modes de solidarité et d'organisation qu'il faudrait être à mon avis attentif plutôt que de persister à couper et dé-couper des sociétés vivantes et de peindre l'histoire en fonction des conceptions et des critères abstraits rendus caduques par l'évolution même qu'ils ont inspirée. Les sociétés africaines ne parviendront jamais à dévoiler le contenu exact de leur pratique politique et rendre compte de leurs réalités par le concept del 'Etat-nation, même si elles vont en assimiler sansdoute les valeurs fondamentales. Mais, cela ne veut pas dire qu'on peut conserver les anciennes formes d'organisation, rendues forcément inadaptées aux exigences du développement moderne. L'idée de maintenir tel quel le système ethnique traditionnel, qui inspire certains à faire l'éloge de l'ethnicisme, du confessionnalisme et d'autres archaismes encore vivaces, signifie inéluctablement l'évolution vers plus de désorganisation, de désordre et d'anarchie. Les anciennes formes d'organisation ont subi, déjà, de grandes modifications. En réalité, les sociétés qui n'ont pas connu la révolution politique ont été obligées de développer, pour assimiler ses valeurs et s 'intégrer à l'Histoire moderne,  car cela est inévitable de nouvelles formes d'organisation dans lesquelles ont été nécessairement modifiés les rapports entre Etat et société comme les fonctions et les conceptions de la solidarité.

La fonction du politique est justement de favoriser la cohérence des structures sociales, c'est-à-dire d'inventer les modes de compromis, de coordination, de collaboration et d'intégration susceptibles de surmonter les fractures et de dépasser les contradictions. Face au désordre créé par l'assimilation forcée d'un mode politique exigeant préalablement une grande force de centralisation et d'homogénéi-sation, il n'y a pas d'autres alternatives possibles que l'invention de nouveaux modes d'opération du po-litique dans lesquels pourront se rencontrer, se re-trouver et s'intégrer d'une manière harmonieuse les différentes communautés et se développer toutes les libertés.

Le but n'est pas, donc, de mettre en marge l'Etat ou de dimin uer comme certains sont tentés de le faire, la place et le rôle du politique dans le proces-sus de reproduction sociale, mais bien au contraire, il est de valoriser l'action politique, élément fonda-mental dans tout processus d'organisation globale, et de la rendre plus efficace. Cela exige parfois de favoriser des formes d'organisation plus souples ou de dépasserl'espace délimité de l'Etat afin d'empêcher ce dernier de constituer une barrière aux différentes formes de communication, de diffusion, d'échange et de coopération entre les peuples, né-cessaires à la diffusion des éléments du progrès et à la mise en œuvre d'une véritable dynamique de développement.