Régimes arabes .. Crise et fascisation

1981-01-12 :: Al Asas n° 27

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Quelle démocratie?  Quel socialisme?Quel Islam?  Quel Etat?  Quel pouvoir?  Quel gaushe?  Quel le révolution? Quels échecs ? Quel devenir socio-historique gauche? 

 

Burhan GHALIOUN d'origine syrienne, vit actuellement à Paris. Ses recherches sont centrées autour de deux axes : la question du Pouvoir dans le Monde Arabe, et celle de la pensée arabe contemporaine. Il a déja  publié deux livres en langue arabe : "Manifeste pour la démocratie" et "la question confessionnelle et des minorités". Il prépare un troisime ouvrage consacré au "Discours du pouvoir dans la pensée politique arabe contemporaine".

De passage à Rabat où il était venu assister au Colloque sur la "Problématique de la démocratie dans le monde Arabe organisé par le Club Pensée et Dialogue, nous avons saisi cette occasion pour organiser avec lui l'entretien suivant.

 

- Vous êtes venu au Maroc sur l'invitation du Club "Mountada al fikr wa al hiouar", en vue de participer aux débats organisés par ce club autour du thème "la problématique de la démocratie dans le Monde arabe". Comment concevez-vous, personnellement, cette problématique?

- La question du pouvoir doit être au centre de toute recherche sur le Monde arabe. C'est ce qui justement fait défaut dans les différentes analyses de la société arabe. On a traité du problème dans le seul cadre étatique.

Or, il nous faut analyser le pouvoir dans l'Etat, les rapports de l'Etat et du pouvoir avec les différen-tes classes sociales évoluant dans un espace territorial donné.

Les penseurs politiques de la "Nahda" ont cherché à penser l'Etat à travers une conception occidentalisée. C'est ainsi qu'ils ont envisagé la possibilité de substituer à l'Etat impérial khalifien à essence religieuse, un Etat qui soit laie et donc à voca-tion temporelle.

C'est cette appréhension du politique qui dominera jusqu'à la deuxième guerre mondiale. Avec les différentes "indépendances" arabes, on a essayé de chercher à donner un autre cadre à cette réflexion sur l'Etat.

C'est ainsi qu'on a tenté d'envelopper l'Etat d'une retouche marxisante, voulant, par-là, créer une ré-férence légitimante à la nouvelle stratification sociale qui se dessinait a-lors. Cette conception cherchait en fait à instituer un pouvoir de classe basé sur la domination d'un parti unique, qui serait le gardien de l'ordre, de la hiérarchisation sociale et donc del' accès aux sphères de l'Etat.

La "grande" justification était que seul ce cadre pouvait mener la nation au progrès et donc au développement.

En vérité, nous n'avons gardé des deux cadres référentiels que les côtés artificiels. Du libéralisme par exemple, nous n'avons retenu que le côté privatif des moyens de production et la liberté commerciale ,donc son aile économiste, et du socialisme, seule l'intolérance politiste nous a inspiré. Dans les deux cas, nous avons sacrifié le côté humaniste qui est le plus important. Or, le problème est plus complexe pour le devenir du Monde arabe.

Dans cette quête institutionnaliste, nous avons ignoré un côté très pratique : la démocratie. Cel-le-ci n'est ni un système, ni un schéma dans l'absolu. Elle doit être considérée comme une lutte permanente pour acquérir de plus en plus de droits.

 

- Vous venez de parler du socialisme. Là aussi, il faudrait apporter quelques éléments de clarification à propos du socialisme appliqué dans les pays arabes. Il ne suffit pas de quelques déclarations sloganesques pour dire qu'on a essayé de l'appliquer. Quel-le est donc la nature de cette bâtardise idéologique et politique nées dans le Monde arabe?

- Toute idéologie est susceptible de réinterprétations diverses. Le "socialisme arabe" n'était qu'une tentative d'élargissement de la base productive du capitalisme. Ce n'était pas une refonte de l'assise sociologique du système social, c'est-à-dire une reformulation des rapports de production. Cette tentative ne pouvait donc s'effectuer que grâce à une intervention directe et tentacu-laire de l'Etat. Cette intervention étatiste a embrassé tous les secteurs et branches de la vie sociale syndicale, politique et économique. Mais du socialisme, les dirigeants arabes ont préféré le côté stalinien. Il s'agit a lors d'une réglementation rigoureuse et aliénante des libertés individuelles et collectives. De ce fait, je ne pense pas que nous ayions connu un régime socialiste dans le Monde arabe .

 

- Est-ce que la démocratie est compatible avec un socialisme dirigiste, fût-il économiquement bénéfique à la société? Je m'explique : on reproche à l'URSS d'être loin de la démocratie. Est-ce que la démocratie telle que nous l'entendons tous, avec quelques nuances , n'est qu'occidentale, donc bourgeoise ? Ou faut-il analyser la problèmatique de la démocratie d'ans d'autres composantes que le multipartisme, les élections organisées, le parlement ? 

- Je l'ai déjà dit, la démocratie ne fait que définir un système, elle n'est pas le système en tant que ma-térialité. C'est plus une règle de jeu politique qu 'une institution. Et cette règle de jeu ne peut être positivement opératoire quand le gouffre qui sépare les différentes classes sociales demeure le repère essentiel d'une société donnée.

Ainsi est-on amené à repenser la démocratie, à la lumière de ce gouffre et sans perdre de vue l'objectif humaniste qui doit être le guide de toute recherche dans ce sens, recherche visant en premier lieu l 'élimination de tout antagonisme de classe.

 

- Une première étape, urgente, serait donc d'inverser le concept de démocratie, au lieu de copier des institutions-bidon sur l'Occident (parlement, multipartis -me ... ) alors que pendant ce temps, 90 % des populations meurent de faim. La meilleure des démocraties ne serait-elle pas de donner du pain aux gens?

- Ces questions prouvent que l'on ne doit pas donner la possibilité d'illusions gratuites. Les dirigeants des Etats arabes croient régler les problèmes qui se posent à notre société de recettes magiques tels la Constitution, le Parlement .

Le problème qui se pose à nous n'est pas celui de prétendre instaurer un régime idéal. La démocrati-sation constante doit être un impératif guidant toute recherche entreprise. Cette démocratisation est alors parallèle au développement des forces productives, donc au développement de la lutte des classes.

Aujourd'hui, dans le monde arabe, on pose mal leproblème : faut-il choisir la voie violente ou pacifiste pour la prise du pouvoir ?

Je crois que la question est à résoudre selon que l'Etat en question permette ou non la concurrence légale et libre pour la conquête du pouvoir.

Il ne faut donc pas, et cela est essentiel, sacrifier l'homme arabe au nom du progrès et du développement et n'y voir qu'une valeur d 'échange, donc un facteur d'accumulation du capital.

 

- J'ai l'impression que cette conception de 1 'homme à la-quelle on revient actuellement, chantant les valeurs et l'importance de celuici n'est qu'une vision philosophique.

Soyons donc plus concret et posons le problème de l'homme arabe. Il ne faut certes pas l'écraser, mais comment bâtir une philosophie de l'homme arabe alors qu'une accumulation gigantesque de problèmes nous assomme (économiquement, politiquement et socialement) ? La valorisatio  de l'homme va de pair avec la nécessité de lui donner d'abord à manger. Il y a un choix prioritaire !.

- Depuis un siècle, les Arabes ont été conduits par une logique héritée du processus de capitalisation du monde, à une destruction généralisée (tant au niveau de l'économie que de la société en tant que valeurs) de tous les éléments d'identification de l'homme arabe.

Or, il nous faut trouver un nouvel équilibre social. Les Arabes confondent deux choses foncièrement différentes: le pouvoir politique et l'Etat. Ils croient qu en prenant' l 'Etat en tant qu'institution et le pouvoir politique qui s'y insère, on disposera des moyens de changement social. Le pouvoir est tou-jours dans la société.

 

- Nous parlons depuis plus de 40 ans d'une éventuelle révolution dans le Monde arabe. Or, la problématique fondamentale est d'abord celle de la décolonisation. Sommes-nous réellement dé -colonisés?

- C'est une importante question. En effet, on est loin d'être décolonisés! Nous sommes passés d'une colonisation directe armée, à une colonisation directe et armée. La première était exercée par des étrangers (français, anglais ou espa-gnols). La seconde est alimentée par une oligarchie interne, minoritaire mais s'appuyant sur tous les appareils répressifs de l'Etat. Cette oligarchie continue à en-tretenir des relations organiques avec l'ancienne métropole. C'est cette deuxième colonisation qu'ils' agit, pour nous Arabes, de détruire.

La révolution n'est pas à dissocier de la décolonisation, car devant (toutes les deux) être appréhendées dans un même processus. La libération de l'homme arabe, la libération économique, politique et sociale.

C'est dans ce sens aussi que nous devons penser à trouver d'autres modes de pensées, de vie et donc de production et de consommation.

 

- Depuis une quinzaine ou vingtaine d'années, nous traversons une période qui risque de nous faire sombrer davantage dans l'obscurantisme, la misère, la dégradation sociale, etc. Qu'en pensez-vous ?

- Les peuples arrivent à survivre aux problèmes qu'ils ont vécus à une certaine période de leur histoire.

Les intellectuels arabes sont responsables de cette dégradation, pis, celle-ci peut facilement mener vers la guerre civile (Liban). Nous dissimulons nos problèrnes sous une richesse artificielle basée sur la rente pétrolière.

Le projet "national-progressiste" des trois ou quatre dernières décades est un échec. Ceci nous met face à un désarroi. Pire, cet échec nous fait vivre dans l'angoisse et il n'est pas pessimiste de croire que nous allons passer par une période de barbarie.

 

- A suivre la logique de ce dialogue, on est en droit de se demander si la gauche et les éléments progressistes arabes ont un rôle ou non à jouer et s'ils sont donc à envisager dans la même optique : la crise de l'Etat > la crise de la société et la crise du pouvoir?

- Vous vous intéressez au destin de la gauche alors que moi je m'intéresse au destin des peuples arabes .

 

- Non, je considère la gauche arabe comme éventualité de transformation sociale et non en tant que force vivant par ellemême et pour elle-même.

- La gauche arabe n'est pas étrangère à ce que l'on vit aujourd'hui, elle est aussi en crise, comme tous les autres points de repère de crise.

La gauche arabe doit comprendre qu'elle doit participer à l'élaboration d'une alternative, car elle est une composante de la société arabe. El le n'a donc pas de privilèges par elle-même. Ellen 'est gauche et ne peut avancer comme telle que dans la mesure où elle offre des solutions origina-es. La gauche ne représenterait une force vivante que par sa participation à l'effort de progrès, donc en fournissant des solutions de rechange.

D'ailleurs, la gauche n'est qu'un concept, et ce qui se passe en Iran le prouve, car, si l'on ne retient du concept que sa portée gauchisante, et donc marxisante, où situer le courant islamique iranien qui cherche à rétablir un ordre juste et libre ? Nous sommes confrontés à des phénomènes nouveaux qu'il faut analyser dans une autre conceptualisation.

 

- A propos de l'Iran, puisque vous venez de l'évoquer, comment appréhender ce qui s'y passe?

- On parle d'islamisme, c' est-à-dire larrivée au pouvoir d'un courant musulman qui s'avère dominant.

Dans ce contexte, plusieurs explications ont été données : on a dit que nous passions par une ère à dominance islamique.D'autres pensent que le phénomène islamique est passager et qu'il est dû à d'autres facteurs dont par exemple l'échec de la gauch  arabe à élaborer une plateforme et une alternative convaincante de la société arabe de demain. Où s'inscrit votre réflexion ?

 L'islamisme  iranien se pose comme une alternative sociale. Nous le savons, l'Islam n'est pas nouveau. L'idéologie islamique est dominante dans le monde arabe, mais elle se posait en termes éthiques. Les intellectuels arabes croyaient que cette idéologie ne pouvait offrir aucune solution aux problèmes de la société arabe et ont donc opté pour la laicité comme facteur de développement. Or, cette laicisation prise comme idéologie donc  comme termes de l'échange socio politique, n'a abouti à rien de positif. Elle a au contraire aliéné le Monde arabe (culturellement, politiquement et économiquement). Elle a causé  l'échec de tout un projet revendiqué en son nom.

Il faut donc sortir de cette fausse antinomie "islamisme réactionnaire, islam isme progressiste". L'Is-lam comme idéologie, peut dissimuler aussi bien des visées révolutionnaires que des prétentions réactionnaires.

 

- Mais l 'Islam a toujours été une source de confiscation du pouvoir. Tout ce qui se fait au nom de l 'Islam (non seulement en Iran) ne cache-t-il pas une portée dont les masses ne sont pas cons-cientes? Car, derrière la corde sensible de l'Islam, agissent des manipulateurs politiques ne pensant qu' aux solutions conservatrices face au malaise social. Parler dans ce contexte d'Islam équivaut à poser un faux problème, à moins d'en faire un cheval de bataille.

- C'est ce que j'essaie de faire, j'essaie de ne pas poser le problème en termes d'islamisme, laïcité ..

Indépendamment du discours, ou même à l'insu de ce discours, des intérêts sont en jeu. Les tenants de l'idéologie islamique actuelle sont partie -prenante dans le conflit et donc de ce fait, liés à la lutte d'intérêt.

Il ne faut donc pas analyser les luttes sociales à la lumière d'un seul critère idéologique. Si la der-nière phase de l'histoire arabe était  à dominance  laique, aujourd'hui la conjucture  impose  un autre règle, , celle-ci est à dominante islamisante. Cela n'empêche pas les intérets en cause d'etre guidés par la même logique que cel-le inspirant l époque laicisante. D'ailleurs, le discours islamique actuel n'est - il pas générateur d'un blocage peut être plus étouffant que celui de la période à dominance laique?

L'Islam n'est pas un bloc monolithique. L'Islamisme est une réinterprétation c'est cela l'important.

 

- Pendant longtemps, la gauche arabe et les forces progressistes, d'une maniere générale n'ont critiqué du système social que l'Etat, la bourgeoisie, le libéralisme . Elles ont négligé un autre côté, repenser la société en tant que globalité et donc en tant que système organique d'ensemble. Qu'en pensez-vous?

- La gauche et les progressistes arabes dans leur ensemble, ont subi, dans leurs tentatives de théorisation, trois échecs, à trois ni-veaux , au niveau culturel. On connaît une dégradation culturelle dans tous les domaines, le monde produit rien sur le plan scientifique. Or, il n'y a aucune culture de rechange progressiste qui vise à redresser cette faillite. Notre culture est devenue alors répétitive.

au niveau politique. Ona pensé l'Etat de l'intérieur, c'est-à-dire en institutions; Or, on ne peut parler de l'Etat sans relever ses éléments anti-sociaux, à savoir ses différents appareils répressifs et la fonction aliénante qu'ils alimentent. La domination a été alors perçue comme une équation du progrès économique.

L'Etat n'est pas nécessairement identifiable à la société, celle-ci pouvant constituer un facteur de destabilisation pour  le pouvoir d'Etat, et donc pour l'Etat comme "temporalité",

C'est ce qui explique les différentes tentatives de dislocation au sein du monde arabe. Chaque pays cherche, dans un cadre régional limité, à sauvegarder son unité. Aussi, l'échec est-il total : ni unité nationale, ni unité arabe.

sur le plan économique. Ici aussi, on assiste à une destruction. L'économie n 'arrive plus à permettre la satisfaction des besoins vitaux des couches sociales pauvres, qui sont la grande majorité.

Donc, le projet arabe, dans son ensemble, est un échec. Il faut repenser tout ce qui a été considéré comme évidence : la culture, le politique en tant que régulation sociale et l'Etat.