De ma participation à la Révolution syrienne

2015-10-06 ::

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- Vous attendiez-vous à ce qu’une révolution éclate en Syrie ?

- Oui, après les révolutions tunisienne et égyptienne, ce n’était plus qu’une question de temps. J’en attendais les signes. Lors de l’affaire de Deraa au cours de laquelle le régime a réagi de manière particulièrement brutale, en enlevant et torturant des enfants qui avaient écrit « C’est ton tour Docteur (i.e. Bachar El Assad) », j’ai su que la révolution allait éclater de manière imminente. Il est vrai que beaucoup de gens, Syriens comme étrangers, n’imaginaient pas qu’un peuple aussi contrôlé que le peuple syrien serait capable de se soulever. Il y avait certes beaucoup de peur, mais les Syriens ont été encouragés par les exemples tunisiens et égyptiens dans lesquels ils ont vu qu’il existait un moyen pacifique d’obtenir un changement dans leur pays sans avoir à en payer le prix fort. Ils étaient aussi capables que les Tunisiens et les Égyptiens de descendre dans la rue pour défendre leurs droits. Il y avait certes le précédent de Hama en 1982 ; le régime avait massacré une partie de la population et rasé des quartiers entiers de la ville. Mais l’état d’esprit des gens avait changé depuis.

La réponse violente du régime aux manifestations pacifiques lors des deux premiers mois de la révolution syrienne m’a fait craindre que les gens reculent. Chaque jour, une vingtaine de jeunes mouraient sous les balles de snipers. Mais une fois les premiers morts tombés, et donc la mort affrontée, les gens se sont sentis prêts à mourir pour la cause et ils le disaient. Ils étaient exaltés, illuminés par l’espoir de s’affranchir de quarante ans de dictature. Comme j’intervenais beaucoup dans les médias, la question m’a été posée de savoir si je ne craignais pas d’être tué, en raison de mes positions. Je me suis rendu compte que je n’avais pas peur de mourir, et que j’étais dans le même état d’esprit que ces jeunes.

 

- Quel a été votre rôle au début de la révolution syrienne ?

- Mon rôle était évident : la parole. J’étais en contact avec les jeunes sur le terrain via les réseaux sociaux, je suivais heure par heure ce qu’y s’y passait. Je communiquais avec eux, leur donnais des conseils. Même si je n’étais pas en Syrie, je vivais avec eux. Il y avait une sorte de communion entre nous. D’ailleurs, un jour alors que j’étais sur le plateau de la chaîne en-directe al-Jazeera Mubasher, des manifestants qui suivaient l’émission avaient contacté la chaîne par téléphone pour m’interpeller, je leur ai répondu en direct. Ce peuple qui se soulevait avait besoin d’un porte-parole, je pense avoir été en quelque sorte son premier porte-parole, mais pas le seul bien évidemment. C’est d’ailleurs ce qui explique que lorsque le Conseil National Syrien a été fondé, on m’a demandé d’en être le premier président.

 

- Comment l’opposition s’est-elle organisée pour encadrer la révolution ?

- Il y a eu de nombreuses réunions de Syriens de l’opposition, avant la création du CNS. Mais je n’ai pas assisté à l’ensemble de ces réunions qui ont eu lieu, pour la plupart, en Turquie. Comme ma présence servait de caution à ces réunions, vu cette position de porte-parole que j’avais, j’ai pris soin de ne me rendre qu’à celles qui représentaient le plus la diversité des opinions politiques syriennes. Il m’est arrivé une fois de me retrouver dans une réunion où la plupart des participants étaient principalement de la même couleur politique, islamiste en l’occurrence, j’ai donc décidé d’y assister seulement en tant qu’observateur, sans prendre part aux débats.

La première réunion s’est tenue à Antalya. Elle était préparée et financée essentiellement par un homme d’affaire syrien vivant à l’étranger Kamal Sanqar. J’ai posé comme condition de ma participation que le financement de la réunion ne soit pas assuré par une mais plusieurs personnes pour éviter toute suspicion. Mais cela n’a pas été possible. Je n’y ai donc pas été. Il y a eu des réunions à Istanbul, Bruxelles.

 

- Comment vous imaginiez-vous le cours des événements ?

- Pour nous autres Syriens, notre modèle c’était la Tunisie et l’Égypte. Nous attendions une amplification du mouvement de révolte et l’occupation d’une place à Damas, celle des Omeyyades ou celle des Abbassides, un peu comme la Place Tahrir au Caire. Je n’ai jamais pensé que les choses évolueraient différemment. Nous pensions tous que face à un mouvement populaire d’une telle importance, en dépit des trente à quarante morts par jour, le régime ne pourrait continuer éternellement à ignorer le peuple. Sous la pression populaire, soldats et officiers feraient forcément défection et le régime n’aurait d’autre solution que de quitter le pouvoir ou de négocier. Dans l’opposition, nous n’avions pas d’autre stratégie que celle de nous appuyer sur l’amplification de ce mouvement populaire dont nous pensions qu’il finirait par imposer sa volonté au régime, comme ce fut le cas en Tunisie et en Égypte. C’est pourquoi, nous avons soutenu ce mouvement pacifique. Face à la répression du régime, nous n’avons jamais encouragé l’action militaire. Car pour nous dans l’opposition, il était évident que cela aurait transformé le mouvement pacifique en révolution armée, ce dont nous ne voulions pas, car nous savions que le régime aurait forcément la suprématie. Passer aux armes, c’était aussi et surtout prolonger les souffrances des Syriens, augmenter le nombre de morts, et permettre aux forces étrangères d’intervenir.

Les Syriens perdraient alors le contrôle sur leur révolution. Au Conseil National Syriens nous en étions parfaitement conscients. La stratégie du régime avait par contre pour objectif la militarisation de la révolution par tous les moyens. D’abord la férocité de la répression était censée pousser les manifestants à la violence, mais ceux-ci ont continué à réclamer leurs droits pacifiquement. Le régime a ensuite jeté des armes dans les rues, les mettant ainsi à disposition de tous. Mais conscients de la suprématie militaire du régime, les Syriens ne sont pas tombés dans le piège et ont refusé d’en faire usage. Ils ont continué à sortir massivement et à manifester pacifiquement, alors que trente à quarante Syriens étaient alors abattus chaque jour par le régime, criant « silmiyyeh, silmiyyeh » (i.e. « pacifique, pacifique »). Le régime s’est alors lancé dans une campagne de viols des femmes, c’était une véritable « arme de destruction massive », car comment imaginer que les Syriens allaient accepter que des enfants soient massacrés et que leurs femmes et leurs filles soient violées devant les hommes de la famille et les enfants. J’ai bien sûr mis personnellement en garde les Syriens contre le danger que faisait peser le recours aux armes sur la révolution, vu la situation asymétrique. Je leur ai même conseillé de quitter leurs habitations s’ils étaient en danger, plutôt que de prendre les armes. Mais que dire à un père ou à un mari dont la fille ou la femme a été violée en sa présence, et qui estime devoir venger son honneur atteint, dans une société conservatrice où la notion d’honneur est centrale ?

 

- N’avez-vous jamais pensé que la révolution syrienne pouvait suivre le cours du soulèvement du Bahreïn ou celui de la révolution en Libye ?

- Il n’y a bien sûr aucune comparaison avec le cas du Bahreïn, petit pays loin de la Syrie. Pour le cas libyen, c’est différent. C’est un exemple à la fois positif et négatif : positif dans le sens où la communauté internationale a réagi face à la répression militaire contre les populations, négatif dans la mesure où une intervention étrangère dans un conflit est lourde de conséquences sur l’avenir du mouvement initié par le soulèvement. Face à la violence de la répression, l’idée d’une intervention étrangère en Syrie s’est progressivement répandue parmi ces manifestants mêmes qui étaient fiers du caractère pacifique de leur mouvement, jusqu’à devenir un des slogans qui baptisent les manifestations du vendredi1 : « Le vendredi de l’intervention étrangère ». Pour nous au CNS, une intervention étrangère en Syrie impliquait forcément que les pays qui y auraient participé exigeraient en échange un droit de regard sur les décisions politiques engageant l’avenir de notre pays après la chute du régime. Nous étions donc très réticents non seulement au début de la révolution, mais aussi tant que cette dernière était encore pacifique. Par la suite, j’ai été très critiqué en raison de mon échec à obtenir une intervention étrangère. Je savais personnellement qu’aucun pays ne voulait vraiment intervenir en Syrie, nous pensions en fait qu’il était important de brandir la menace de l’intervention étrangère pour faire reculer le régime. Mais nous n’avons même pas obtenu des États occidentaux qui disaient nous soutenir que cette menace soit sérieusement brandie. La révolution pacifique s’est donc très vite trouvée dans l’impasse.

On peut dire que la révolution syrienne est restée pacifique durant sa première année. Mais lorsque le nombre de morts a atteint une vingtaine de milliers, beaucoup ont perdu espoir et n’ont plus cru en la stratégie pacifique. Dès la deuxième année de la révolution, s’est imposée progressivement l’idée que le régime ne tomberait que par la force. Des officiers libres qui ont fait défection se sont organisés pour constituer une armée, l’Armée Syrienne Libre, fondée par le lieutenant-colonel Hussein Harmouche. Par la suite, Riyad Al Assaad, colonel de l’armée de l’air, en a été le chef symboliquement pendant plus d’un an. La stratégie adoptée par l’ASL sera d’abord défensive : il s’agira de protéger les civils, en particulier pendant les manifestations, des milices pro-régime – les chabbiha – et des agents des services de renseignement.

 

- Quels ont été vos premiers interlocuteurs, en tant qu’opposants au régime syrien ?

- Nous avons commencé à nous contacter entre Syriens d’abord, qu’il s’agisse de ceux qui pendant les trente dernières années ont fait partie de l’opposition au régime d’Assad, ou bien de ceux qui sont devenus des opposants au moment de la révolution syrienne. Nous nous sommes surtout rencontrés entre Syriens. Nous n’avions aucun contact avec des États étrangers, même pour ceux d’entre nous, comme moi, qui vivaient à l’étranger. Nous avons commencé à avoir des interlocuteurs étrangers, qu’ils soient européens ou arabes, avec la création du CNS. Ce fut mon cas, en tant que Président de ce conseil.

 

- Avec la révolution syrienne, l’opposition a été représentée par les deux principales composantes que sont le Conseil National Syrien (CNS) et le Comité de coordination nationale pour les forces de changement démocratique (CNDD). Comment se situe-t-elle l’une par rapport à l’autre ?

- Avec la révolution, l’opposition syrienne a regroupé en fait deux types d’opposition : l’opposition traditionnelle et une opposition naissante apparue avec les événements et composée de jeunes activistes. L’enjeu était donc à la fois de surmonter les divisions au sein de l’opposition traditionnelle et d’unifier ces deux types d’opposition au régime.

L’opposition traditionnelle était constituée des partis rescapés de l’époque où la Syrie avait un régime libéral et qui sous Assad avait été intégré au Front national progressiste2.

Le Comité de coordination nationale pour les forces de changement démocratique est né d’une scission à l’intérieur de ce qu’on appelle la Déclaration de Damas3, à la suite d’un conflit entre Hassan Abdel Azim secrétaire général du parti de l’Union arabe socialiste et Riyad al-Turk secrétaire général du Parti communiste syrien, devenu ensuite le Parti du Peuple. Les tentatives de réconciliation ayant échoué, Hassan Abdel Azim a quitté la Déclaration de Damas avec une partie de l’opposition. Il en est devenu le coordinateur et j’ai même été nommé adjoint du coordinateur du CCND et son représentant en Europe, sans être consulté ! J’ai décliné l’offre. Pour moi, la création du CCND ou de tout autre organisation politique n’avait de sens que si l’objectif en était d’unir l’opposition, sinon c’était aggraver les divisions au sein de l’opposition et je refusais, en en faisant partie, d’y contribuer. Dans le fond, les positions du CCND n’étaient pas différentes de celles du reste de l’opposition syrienne et plus particulièrement du CNS.

La différence essentielle est qu’une grande partie des membres du CCND vivant en Syrie, il leur était difficile de soutenir publiquement des positions qui auraient mis leur vie en danger. Il leur fallait d’une certaine façon adopter un profil bas. Cette posture a été par la suite présentée comme une marque de modération censée distinguer la position du CCND de celle du CNS censée être plus radicale. Or, au CNS, nous ne faisions que traduire les positions de ceux qui se battent sur le terrain et sacrifient leur vie pour libérer leur pays de la dictature. Le CCND a cherché à apparaître comme représentant de l’opposition dite de l’intérieur, particularité destinée à lui conférer une grande légitimité, par rapport à une opposition de l’extérieur que le CNS était censé incarner. Le CCND a également voulu se distinguer du CNS en présentant ce dernier comme favorable à une intervention étrangère cependant que lui la refusait catégoriquement. Or le document fondateur du CNS est très clair sur la question.

Il ne fait aucunement état d’une demande d’intervention étrangère. Au CNS, nous avons toujours dit que si la situation exigeait le recours à une intervention étrangère, cela ne se ferait qu’avec l’accord des instances de notre conseil, mais aussi des autres composantes de l’opposition syrienne. Les dirigeants du CCND disaient aussi se différencier du CNS sur la question de l’armement de la révolution dont ils nous rendaient responsables. Or, comme j’ai eu l’occasion de leur dire, le recours aux armes n’a jamais été un choix ; les Syriens sur le terrain y ont été contraints par la violente répression du régime. Les positions du CCND étaient en fait de simples postures qui n’ont jamais permis à leurs dirigeants d’obtenir quoi que ce soit du régime et ce, malgré la modération affichée de leurs positions. Cette volonté de distinguer le CNS et le CCND n’est pas le seul fait de ce dernier, les médias ont également entretenu l’idée d’une différence pour donner un sens à l’existence de ces deux composantes de l’opposition.

 

- Comment est né le Conseil National Syrien ? L’a-t-il été à la suite d’une initiative étrangère ?

- L’idée que le CNS est né d’une initiative étrangère est répandue en particulier auprès de ceux qui ont souhaité le discréditer. C’est en fait une initiative purement syrienne. Il fallait donner à la révolution syrienne une façade politique, c’était d’ailleurs ce que réclamaient les manifestants sur le terrain, qui se demandaient où étaient et que faisaient les opposants. Il y avait un dialogue permanent entre nous autres, personnalités indépendantes et membres de partis politiques, dans le cadre de réunions mais aussi d’entretiens téléphoniques. L’objectif était de mettre fin à notre éparpillement en nous organisant.

L’idée en est née à l’occasion d’une sorte de table ronde, et non une réunion politique, regroupant des chercheurs, des intellectuels et des hommes politiques, portant sur la situation en Syrie, organisée au Qatar par le centre de recherche « Arab Center for Research and Policy Studies » dirigé par AzmiBishara. À la fin de cette table ronde, nous avons abordé la question de l’unification et de l’organisation des opposants syriens au régime. Des membres de la Déclaration de Damas, du CCND, et d’autres composantes ainsi que des personnalités indépendantes étaient présents. Par contre, aucun membre des Frères musulmans n’y participait. Nous nous connaissions tous et nous avons voulu saisir cette occasion où nous étions réunis pour faire quelque chose. Nous nous sommes alors mis d’accord sur une déclaration au nom de ce que nous avons appelé alors « la coalition nationale des forces de la révolution », nom que j’ai proposé par la suite lors de la création de la coalition qui a succédé au CNS comme représentant de la révolution. Cette coalition comprenait les membres de la Déclaration de Damas et ceux du CCND présents et dont les positions étaient assez proches.

Une fois le texte de cette déclaration écrit, suite à l’accord entre ces deux formations, nous avons invité l’autre composante politique de l’opposition syrienne, les Frères musulmans, à se joindre à cette coalition. J’avais alors demandé qu’on attende trois jours le temps d’obtenir les accords officiels des parties avant de proclamer la naissance de cette coalition. Cela a pris plus de temps : les Frères musulmans, d’accord sur le principe, souhaitaient attendre la réunion de leur assemblée (majlisshûra) pour se prononcer, mais celle-ci n’a pu statuer sur la question dans le temps imparti ; le CCND n’a pas refusé de faire partie de la coalition, mais n’a jamais donné son accord officiel pour l’intégrer. Ce fut notre première tentative de nous organiser. Elle n’a pas abouti, car toutes les parties n’étaient pas prêtes alors, mais elle a préparé le terrain à la création Conseil National Syrien. Le CCND n’a jamais accepté officiellement de faire partie du Conseil, sans dire non plus qu’il en rejetait l’idée. Sept places lui était réservées en son sein, comme pour toutes les autres formations. La porte lui est toujours restée ouverte et il pouvait à tout moment l’intégrer en envoyant sept représentants. Il ne l’a jamais fait.

 

- Comment et par qui le CNS a-t-il été financé ?

- Lors de la création du CNS, nous n’avions aucun financement. Ce n’est que cinq mois plus tard que nous avons reçu une aide qatarie, c'est-à-dire un mois avant que je ne quitte mes fonctions en tant que président. Au départ, nous nous rendions à l’étranger sur invitation : le transport et l’hébergement était pris en charge par le pays hôte.

 

- Dans quelle mesure pouvez-vous dire que le CNS représentait le peuple syrien ?

- La composition du CNS, lors de sa création, était très diversifiée. Il y avait la Déclaration de Damas, coalition regroupant plusieurs partis politique, comme les Frères musulmans et l’Organisation Démocratique Assyrienne. Les Kurdes y étaient également représentés. Le CNS a fait aussi une place aux Comités locaux de coordination qui chapeautaient les manifestations sur le terrain. Les femmes étaient aussi représentées dans le conseil, mais pas en tant que représentantes de mouvements féministes. Parmi ces femmes, il y avait BasmaKodmani, Suheir al-Atassi ou Rima Fleihan. Ce n’est que par la suite que leur nombre a diminué. On a souvent mis en avant la prépondérance des Frères musulmans dans le CNS. En réalité, ils avaient le même nombre de représentants que les autres formations. Mais le fait qu’ils soient mieux organisés et qu’ils aient une grande capacité de mobilisation les a souvent mis sous les feux de la rampe.

 

- Le Conseil National Syrien a-t-il eu une stratégie de communication à la fois pour défendre sa cause et pour faire face à la stratégie de communication du régime syrien ?

- Il n’y a pas eu d’effort fourni ni de réflexion menée pour élaborer une telle stratégie. Nous pensions que notre cause était juste et claire et que cela suffisait. A l’intérieur du CNS, nous nous étions accordés sur le fait qu’il fallait délivrer tous le même message sur notre cause. C’était le président qui définissait ce message et il n’y avait pas de divergence sur le message à diffuser. Notre objectif était un changement de régime en Syrie, sans qu’il soit porté atteinte aux engagements de la Syrie avec les pays de la région, auxquels nous avons dit que nous resterions fidèles. Nous étions évidemment conscients de l’inquiétude de nos voisins et souhaitions en maintenant ces engagements préserver notre indépendance face aux États de la région. Nous avons perdu cette indépendance par la suite en raison de la tournure qu’a prise la révolution. Nous avons sous-estimé la propagande du régime et surtout celle de ses alliés iraniens. Nous n’avons pas répondu à ces mensonges tant ils nous paraissaient grossiers. J’avais décidé de ne pas réagir à tous ces propos diffamatoires lancés contre moi.

Ce n’est que par la suite que j’ai pris conscience des préjudices que cela causait pour moi, mais aussi pour notre cause. Quand le régime, dès les premiers mois de la révolution, a cherché à discréditer le mouvement aux yeux des États arabes et occidentaux en agitant l’épouvantail islamiste, nous n’y avons pas prêté attention, tant les manifestations sur le terrain apportaient un démenti cinglant à ces discours mensongers ; qu’il s’agisse des slogans qu’on y entendait ou qui baptisaient chaque vendredi. Les manifestations du vendredi étaient régulièrement dédiées à des héros syriens, de toutes confessions et ethnies, qui avaient marqué l’histoire de notre pays. La révolution n’a viré vers l’islamisme qu’après la liquidation de cette première vague de militants qui se sont engagés dans la révolution et qui étaient originaires de la classe moyenne urbaine. Ces jeunes militants ont payé un très lourd tribut durant un an et demi ; ils ont été tués, arrêtés et torturés ou ont dû fuir. C’est là que les banlieues des grandes villes ont fait leur entrée en scène. D’autres jeunes ont pris le relai. Issus de milieux conservateurs, ils sont très sensibles aux valeurs religieuses, sensibilité largement entretenue par la férocité de la répression et le sentiment d’abandon né de l’inaction de la communauté internationale. Face à tant d’atrocités subies, seuls les gens armés d’une foi solide avaient la force de résister.

 

- Qu’en est-il des contacts de l’opposition avec des gens du régime, que cela soit fait de manière officielle ou informelle ?

- Il n’y a jamais eu de contact officiel entre l’opposition et le régime sauf au niveau local dans le cadre de trêves. Car le régime, comme on a pu le voir à Genève, n’a jamais eu de volonté de négocier. Si des tentatives ont pu avoir lieu au niveau individuel, l’objectif ne pouvait être que de compromettre le membre de l’opposition qui se prêtait à ce jeu.

 

- Comment avez-vous réagi face au soutien apporté au régime syrien dans certains pays arabes par la gauche nationaliste ?

- Ces réactions de la part de la gauche nationaliste n’étaient pas une surprise pour nous. Nombreux parmi ses militants s’opposaient déjà à la démocratie bien avant les révolutions. Ils craignaient que toute démocratisation des régimes arabes conduise à l’arrivée au pouvoir des islamistes. Aveuglés par l’idéologie, ils étaient les alliés objectifs de la dictature et les complices de la répression à laquelle celle-ci avait recours pour se maintenir.

 

- Quand eurent lieu les premiers contacts avec les interlocuteurs régionaux et internationaux ? À l’initiative de qui ?

- Ils ont commencé avec la création du CNS. Nous avons commencé par établir un agenda de visites. L’idée était de commencer par les États arabes : la Ligue arabe dans un premier temps, puis des pays comme le Qatar, l’Égypte et l’Arabie saoudite. Dans un deuxième temps, il s’agissait de rencontrer les États européens. Ce n’est que très tard que nous avons été aux États-Unis. Nous avons par contre souhaité nous rendre rapidement en Russie pour expliquer notre cause aux dirigeants de ce pays. Mais le premier pays avec lequel nous avons été en contact, à son initiative d’ailleurs, fut la Turquie par l’intermédiaire du ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, qui nous y a invités. Nous avons pu échanger nos analyses sur la situation.

Il s’agissait pour nous de rendre visite aux pays qui nous soutenaient clairement : la Turquie qui d’ailleurs a accueilli l’opposition syrienne sur son sol, le Qatar qui nous apportait un soutien politique réel et dont la télévision al-Jazeera donnait une visibilité à notre révolution. Il y avait aussi l’Arabie saoudite et l’Europe, la France en tête. Rencontrer leurs dirigeants nous permettait d’abord de les remercier pour leur soutien et ensuite essayer de développer nos relations avec eux. Les invitations des pays européens étaient il est vrai très nombreuses, au point qu’il m’a été impossible d’honorer toutes celles qui m’ont été faites. Car notre priorité au CNS était de rencontrer à la fois les dirigeants des pays qui nous apportaient le plus grand soutien mais aussi ceux des acteurs internationaux dont les positions nous étaient hostiles. Je pense bien sûr à la Russie et à la Chine. Il s’agissait de dissiper les malentendus et les craintes des dirigeants de ces deux pays, qui voyaient derrière notre révolution une main étrangère et s’inquiétaient du rôle que pouvaient y avoir les islamistes. Nous voulions leur montrer que cette révolution était un mouvement populaire et que nous étions prêts à coopérer avec eux en vue d’une solution politique. J’ai été jusqu’au Japon pour demander aux dirigeants de ce pays de renforcer leur aide.

 

 Les rapports avec les acteurs régionaux et internationaux :

- Quels ont été vos rapports avec les autorités françaises ?

- La position de la France a été très claire, dès le départ. La condamnation du régime syrien a été totale et le soutien à la révolution syrienne franc. Nos relations étaient très bonnes avec Alain Juppé. Le changement de majorité en 2012 n’a en rien affecté la position de la France sur la Syrie. François Hollande que j’ai rencontré avait la même position. Je dirai même qu’avec l’aggravation de la situation en Syrie, la position de la France à l’égard du régime syrien a été encore plus ferme.

 

- Quelles ont été vos relations avec les États-Unis ? Ces relations ont-elles évolué ?

- Les relations avec les États-Unis étaient meilleures, tout comme leur position, lorsque Hilary Clinton était Secrétaire d’État. Pour elle, il y avait une révolution en Syrie et son pays devait s’engager au côté du peuple syrien. En revanche, Obama a réduit la révolution syrienne à un conflit entre son allié l’Arabie Saoudite et son ennemi l’Iran. Refusant de vexer le premier et de provoquer le second en période de négociations sur le nucléaire, le président américain a opté pour l’attentisme. D’ailleurs, Robert Ford, le dernier ambassadeur américain à Damas qui a été chargé du dossier syrien au moment de la révolution, a démissionné car il ne supportait plus l’inaction de son gouvernement. Hilary Clinton elle-même a critiqué la position du président sur le dossier syrien. Après Bachar El Assad, Barak Obama est le second responsable de la prolongation des atrocités en Syrie. Son accueil du Président de la CNS Ahmad Jarba, le 14 mai 2014, était plus un lot de consolation destiné à faire oublier son attentisme que l’expression d’un soutien franc à l’opposition syrienne. Quant au discours actuel des États-Unis affirmant qu’ils vont renforcer leur soutien à l’opposition syrienne, j’attends de voir.

 

- Quels ont été vos rapports avec la Russie ?

- Ils se sont détériorés avec le temps. J’ai rencontré quatre fois Sergueï Lavrov. La première fois4, il était dans une position défensive peinant à justifier son soutien au régime syrien. Nous étions nous autres opposants syriens de la délégation dans une position offensive. Son attitude laissait entrevoir alors la possibilité d’une évolution positive. Mais la dernière fois5 que nous l’avons rencontré, Sergueï Lavrov se voyait déjà victorieux et pensait gagner l’opposition syrienne à sa cause, infantilisant les Syriens qu’il traitait comme des novices de la politique.

 

- Le Qatar :

- C’est un des pays qui soutient le plus la révolution syrienne, le changement à la tête de l’émirat n’a pas affecté le soutien apporté par le pays à l’opposition syrienne. Parmi nos alliés, c’est le seul pays avec lequel le contact est facile ; nous avons toujours un interlocuteur disponible pour nous recevoir. En revanche la rivalité de ce pays avec l’Arabie saoudite ainsi que l’absence de toute coordination entre ces deux pays sur le dossier syrien, et plus particulièrement sur le volet militaire, ont causé beaucoup de tort à notre révolution.

 

- Quelle est l’implication l’Arabie saoudite dans le dossier syrien ? Quels rapports l’opposition syrienne entretient-elle avec ce pays, sachant l’hostilité manifeste de ce dernier pour les frères musulmans, composante importante de l’opposition syrienne ?

- Elle est plus impliquée que le Qatar dans la mesure où elle se sent directement menacée par l’implication de l’Iran dans le conflit au côté du régime. C’est pourquoi elle voulait prendre en charge le dossier syrien, alors que le Qatar avait plus une position de coordinateur, n’étant pas impliqué directement dans le conflit syrien. Les Saoudiens considèrent que l’Iran mène en Syrie une guerre contre eux. C’est ce qui explique l’importance de leur soutien. Ils ont pris le relai après le retrait des Qataris de la gestion régionale du dossier syrien. Ils sont avec ces derniers ceux qui soutiennent le plus politiquement et financièrement la révolution syrienne.

L’Arabie saoudite finance en grande partie le fonds de l’ONU pour la gestion des réfugiés syriens. Elle apporte également un important soutien financier à la Coalition destiné à contribuer aux frais de fonctionnement mais aussi et surtout à l’achat d’armes pour les katâ’ib (groupes armés) qu’elle soutient contre le régime. Les Américains ont exigé de l’Arabie saoudite qu’elle ne fournisse à l’opposition syrienne aucune arme antichar ou antiaérienne sophistiquée de fabrication américaine, ce que les Saoudiens ont respecté. Mais il y a des marchés parallèles, principalement en Ukraine où sont achetées des armes de fabrication russe.

Au départ, les armes transitaient par un état-major nommé par la Coalition, qui se chargeait de les livrer aux katâ’ib. L’Arabie saoudite faisait acheminer les armes par ses propres moyens jusqu’à cet état-major qui les transférait aux katâ’ib qu’elle finançait. Puis lorsque le Président de la coalition a remplacé le chef d’état-major Selim Idriss6, le remplaçant par le général Abdel Ilah al-Bashir qui n’avait pas l’assentiment des Américains et des Saoudiens, les armes n’ont plus transité par l’état-major. Suite aux soupçons de livraisons d’armes par les Saoudiens ou les Qataris à des groupuscules islamistes radicaux comme Jabhat al-Nosra et l’État Islamique 7, les Américains ont exigé que les armes ne soient plus livrées directement mais qu’elles transitent, avant livraison, par une sorte de cellule de coordination, sous supervision américaine, constituée, de représentants américains, saoudiens, qataris, français et britanniques, chargés d’assurer la traçabilité de ces armes. Ce soutien à la révolution syrienne aurait pu être bien plus efficace, s’il n’était pas entravé par un manque de coordination de la part de l’Arabie saoudite avec d’une part l’opposition syrienne et d’autre part les autres pays de la région favorables à la révolution syrienne. A titre d’exemple, il n’y a pas d’interlocuteur dédié au dossier syrien (disponible) avec lequel l’opposition pourrait être dans un contact permanent.

Quant à l’attitude des Saoudiens avec les Frères musulmans syriens, je dirai qu’elle est pragmatique, différente de celle qu’elle adopte à l’égard de ce même mouvement politique en Égypte. Il se trouve que dans le dossier syrien, Saoudiens et Frères musulmans ont le même intérêt : la chute du régime. Les Saoudiens ne se sentent pas menacés par les Frères musulmans syriens. Pour eux la menace pour les intérêts saoudiens vient surtout du régime, allié de l’Iran, et du groupe État Islamique.

 

- La Turquie :

- La politique de la Turquie sur la Syrie n’a pas changé dans le fond. Le pays continue à soutenir la révolution. Ce qui a changé, c’est le discours. Au début de la révolution, les autorités turques pensaient que les choses iraient vite. Ils ont donc tenu un discours très ferme voire agressif à l’égard du régime syrien. Mais la prolongation de la révolution et la présence sur leur sol de deux millions de Syriens dont un million de réfugiés les ont conduits à une plus grande prudence dans leur discours, pour des raisons de politique intérieure. Les autorités turques soignent en effet leur communication sur la Syrie, face à une opinion publique qu’une présence aussi massive de Syriens sur son territoire rend réticente à une grande implication du pays dans le dossier syrien. Les autorités turques cherchent en fait à ménager une partie de la population qui ne partage pas sa politique syrienne, en particulier son opposition de gauche.

 

- Qu’est-ce qui a changé dans la position égyptienne sur la Syrie avec l’arrivée au pourvoir du maréchal Sissi, quand on voit qu’aujourd’hui les médias du pays n’hésitent pas à soutenir Assad, dont ils considèrent que l’élection, au même titre que celle de Bouteflika en Algérie, conforte celle de Sissi en Égypte ?

- L’Égypte sous Mohamed Morsi avait apporté un soutien franc à notre révolution et manifesté clairement son opposition au régime syrien. Avec l’accession au pouvoir du Maréchal Sissi, à la faveur d’une contre-révolution, le nouveau pouvoir égyptien n’a jamais exprimé de soutien à la révolution syrienne. Le nouveau président et les idéologues de son régime n’ont aucune sympathie pour les révolutions dans le monde arabe. Beaucoup parlent des sympathies du pouvoir égyptien pour le régime syrien. Mais comme le pays mise sur l’aide de l’Arabie saoudite et que ce pays soutient la révolution syrienne contre le régime, le nouveau pouvoir égyptien est obligé de ménager cet allié de poids en n’exprimant pas officiellement de soutien au régime d’Assad.

 

- Quelle est aujourd’hui le poids de l’opposition ? A-t-elle une prise sur le cours des événements en Syrie ?

- L’opposition a de moins en moins de prise sur la situation, car la révolution syrienne s’est transformée en conflit régional. Cette transformation vient du déséquilibre des soutiens régionaux et internationaux aux deux parties. L’Iran et la Russie apportent au régime syrien un soutien politique, financier et militaire total. L’opposition est très loin de bénéficier d’un tel soutien de la part de ces principaux « alliés » : les États arabes et surtout les États-Unis. Dans un conflit devenu régional, le poids de l’opposition syrienne dépend du soutien que lui apportent ses alliés. Sans l’implication des acteurs régionaux, les Syriens auraient pu faire tomber le régime ; vers le milieu de l’année 2012, le Palais présidentiel à Damas était à portée de tir des combattants sur le terrain. Hassan Nasrallah lui-même a reconnu que sans l’intervention de ses hommes aux côtés du régime syrien, celui-ci se serait effondré.

 

- Quelle place l’ONU a-t-elle eue dans le conflit syrien et quel a été le rôle de ses représentants ?

- L’ONU a très vite été écartée du dossier syrien. En plus des vétos russes et chinois qui ont dès le départ compromis toute chance de résolution politique du conflit, le régime syrien et l’Iran ont dès le départ refusé toute idée de négociation. Lorsque le vice-président Farouk al-Chareh8 a organisé une réunion de dialogue à l’intérieur de la Syrie en vue de trouver un compromis politique, prenant au sérieux sa mission, il a été aussitôt mis à l’écart par le régime.

La nomination par l’ONU de représentants pour la Syrie n’a finalement eu pour objectif que d’entretenir l’espoir de négociations et de maintenir un canal ouvert qui soit prêt lorsque les parties seront épuisées et donc disposées à négocier. Kofi Annan était sérieux dans sa démarche, mais il a très vite compris qu’il n’y avait rien à espérer du côté du régime. Lakhdar Ibrahimi a résisté plus, sans manifester beaucoup d’espoir. Il misait sur le fait qu’en tant arabe il connaissait bien la culture et la mentalité de ses interlocuteurs. Mais il est parvenu aux mêmes conclusions que son prédécesseur quant à la responsabilité du régime dans l’échec de la mission de l’ONU. Ces deux représentants que j’ai rencontrés ne sont en rien responsables personnellement de l’échec de leur mission.

 

- Qu’en est-il de la gestion de l’humanitaire ? Quels problèmes avez-vous rencontrés ?

- C’est un véritable problème. La résolution 2139, demandant un accès humanitaire aux populations syriennes, votée en février 2014 n’a jamais été appliquée. 85 % de cette aide est acheminée vers les territoires contrôlés par le régime. C’est ainsi que les gens qui en ont le plus besoin, c'est-à-dire 4,5 millions de Syriens selon les chiffres des Nations Unies, en ont été privés. C’est une crise humanitaire sans précédent. L’échec de la mise en œuvre de la résolution 2139 a conduit au projet d’une nouvelle dont l’objectif serait d’obliger le régime à accepter que l’aide humanitaire à destination de ces populations ne se fasse pas par le biais du gouvernement syrien mais par un autre canal. Il y a encore un risque pour que la Russie oppose pour la cinquième fois son véto. C’est une catastrophe et le risque d’une famine en Syrie n’est pas à exclure, vu le blocage de la situation. Il y a de la part du régime syrien une véritable stratégie pour faire de la nourriture une arme de guerre : affamer les populations pour obliger les combattants à quitter les zones où ils se trouvent. C’est cette stratégie qui explique la conclusion de ces trêves locales dont on entend parler. L’incapacité des Nations Unies d’acheminer de la nourriture aux populations permet à Assad de faire de cette dernière une arme de guerre, certainement de loin la plus efficace contre les adversaires du régime. La tactique est simple et ne coûte rien au régime puisqu’elle consiste à assiégés des quartiers entiers et à laisser les populations mourir de faim afin que ce soit les populations elles-mêmes qui demandent aux combattants de partir.

 

- Quelles ont été les relations de l’opposition avec l’Iran ? Y a-t-il eu une évolution de la position de ce pays ? Existait-il un canal de discussion ouvert avec lui ?

- L’Iran a dès le début mis en place cette stratégie qu’Assad n’a fait qu’appliquer. Celle-là même que l’adjoint au chef d’état-major de l’armée iranienne Mas’ûdJazâ’irî évoque à propos de l’Irak : la répression du mouvement, le refus de toute négociation afin de ne donner aucun espoir aux insurgés. Concepteurs de cette stratégie, les Iraniens ont laissé Assad la mettre en œuvre dans un premier temps, mais lorsqu’ils ont constaté que le président syrien n’y parvenait pas, ils ont décidé de prendre les choses en main. Leur implication sur le terrain, d’abord discrète, est devenue alors tout à fait visible. Déjà présents en Syrie à la fois à l’état-major de l’armée syrienne et autour de Bachar El Assad, ils sont alors apparus au grand jour avec leur bras armé que sont les hommes du Hezbollah et les milices irakiennes, venus prêter main-forte dans cette mission de maintien du régime syrien au pouvoir. Pour les Iraniens, leur présence en Syrie est un droit, celui d’avoir depuis Téhéran un accès à la mer Méditerranée.

L’opposition syrienne a cherché à prendre contact avec les Iraniens via des Libanais chiites de son entourage et des religieux irakiens chiites de premier plan. Nous souhaitions sonder leurs positions et savoir exactement ce qu’ils voulaient, afin d’éviter leur implication dans le conflit et donc les massacres. Nous n’avons reçu aucune réponse. Certains de nos contacts en Irak, des personnalités très en vue, nous ont fait savoir que les Iraniens ne voulaient transmettre aucun message par leur intermédiaire, mais nous engageaient à venir discuter avec eux en Iran. C’était là un moyen pour eux de nous discréditer auprès des Syriens qui n’auraient pas compris que nous nous rendions dans ce pays. J’ai le souvenir d’un curieux entretien que j’ai eu en 2012 avec un homme d’affaire français qui travaillait en Iran et que le régime de ce pays avait chargé de m’approcher pour me sonder. La première chose qu’il m’avait demandée était la somme d’argent que l’opposition recevait de la part des Saoudiens, en me précisant que les Iraniens étaient disposés à doubler la mise. Si les Saoudiens offraient deux milliards, l’opposition pourrait en recevoir quatre des Iraniens ! Ces derniers me proposaient une alliance entre la Syrie et l’Iran qui permettrait de contrer l’influence américaine dans la région, une alliance qui ne serait pas d’égal à égal, mais qui ferait de la Syrie le client de l’Iran.

Mon interlocuteur m’a vanté la puissance militaire de l’Iran qui mettait ce pays à même de jouer un rôle de premier plan dans la région. L’Iran contrôlerait ainsi l’acheminement du pétrole par voie maritime via le détroit d’Ormuz et par voie terrestre via l’Irak, la Syrie et le Liban, en sécurisant ainsi son débouché sur la Méditerranée. Il fallait naturellement que la Syrie se désolidarise de ses voisins arabes. Quand je lui ai dit que la Syrie était un pays arabe et qu’elle ne pouvait rompre avec son environnement arabe, mon interlocuteur a souri, ajoutant : « vous autres Syriens vous êtes bien plus proches des Iraniens que vous ne l’êtes de vos voisins bédouins (i.e. les pays du Golfe) avec lesquels vous n’avez rien à voir. La Syrie comme l’Iran ont une grande civilisation. » J’ai naturellement opposé une fin de non-recevoir à cette alliance qui aurait fait de la Syrie le vassal de l’Iran. Assad est, pour les Iraniens, le seul espoir de maintenir leur présence en Syrie, car aucun compromis entre Syriens (opposition et représentants du régime) ne permettrait à l’Iran de garder ce contrôle sur le pays. Les chiites sont très peu nombreux en Syrie et les alaouites ne sont pas des chiites, leurs traditions sont très différentes, il n’y a pas chez eux de martyrologie par exemple, alors que cette dernière est centrale chez les chiites. Les Iraniens ne peuvent donc pas s’appuyer sur une base populaire pour exercer leur influence en Syrie, comme cela est le cas en Irak où la population est majoritairement chiite.

Le maintien d’Assad est donc vital pour leurs ambitions régionales. En poussant le régime à la répression, les Iraniens voulaient dès le départ le compromettre pour empêcher toute velléité de compromis avec l’opposition. On sait aujourd’hui que ce sont les Iraniens qui sont à l’origine de l’attentat qui a eu lieu le 18 juillet 2012 contre plusieurs cadres importants du régime syrien, qui faisaient partie de la cellule de crise9 et auraient pu être favorables à un compromis politique pour épargner le pays : Hassan Turkmani10, président de la cellule,Assef Chawkat11, Hicham Ikhtiyar12 et Daoud Rajha13 qui furent tués et Mohammed Saïd Bakhitan14 qui fut blessé. En Irak même où la majorité de la population est chiite, si un compromis était trouvé avec les sunnites, cela se ferait forcément au détriment des Iraniens qui verraient leur influence dans le pays diminuer fortement, de quatre-vingt pour cent au moins, ce que les Iraniens veulent éviter à tout prix.

 

- Que pouvez-vous nous dire de la position du Hezbollah ? Avez-vous eu des contacts avec leurs membres ?

- Le Hezbollah est une division des Pasdarans iraniens. Ses membres sont financés, entraînés et armés par l’Iran. Hassan Nasrallah n’est qu’une icône qui ne dispose d’aucun pouvoir. Les décisions sont prises à Téhéran. Les membres du Hezbollah n’étaient pas favorables à l’implication de leur mouvement en Syrie, comme me l’ont affirmé certains de leurs membres que je connais de longue date. Ils n’ont fait qu’obéir aux ordres des Iraniens. Les Libanais chiites pas plus que la population iranienne dans l’ensemble ne soutiennent l’implication de leur pays dans le conflit syrien.

 

- Qu’en est-il des milices irakiennes présentes en Syrie ?

- Elles sont apparues peu après l’entrée en scène des membres du Hezbollah, mais leur nombre n’était pas aussi important à l’origine qu’il ne l’a été par la suite puisqu’il il atteint une cinquantaine de milliers d’hommes. Une véritable armée ! Et l’on peut dire qu’il tient du miracle que les Syriens continuent à résister voire à vivre, pris en étau qu’ils sont par les milices irakiennes et libanaises, les Iraniens et les djihadistes du groupe État Islamique ! Une partie des milices Irakiennes ont d’ailleurs commencé à quitter la Syrie pour prêter main forte au premier ministre irakien, Nouri al-Maliki, qui peine à tenir face à l’offensive de l’État Islamique dans son pays.

 

 

Les combats sur le terrain :

- Que sont devenus les militaires qui ont fait défection ?

- Il y a des militaires de carrière qui ont continué le combat, mais l’évolution de la situation sur le terrain a fait que ce sont les civils qui ont pris le pouvoir et dirigent les combats. C’est un véritable problème car on voit bien la faiblesse de ces milices populaires formées sur le tas et qui n'ont pas de formation. Aujourd’hui on parle de plus en plus de la nécessité d’intégrer les militaires restés dans les camps de réfugiés en Turquie ou en Jordanie dans les combats sur le terrain. Mais le problème est que ces militaires très souvent n’ont pas d’esprit d’initiative et attendent qu’on vienne les chercher pour les associer à un projet déjà préparé, c’est sans doute lié à la culture militaire syrienne fondée sur la seule obéissance. Très peu d’entre eux sont allés sur le terrain, prenant eux-mêmes l’initiative d’organiser et de former des groupes de combattants.

 

- Comment les combats ont-ils évolué en Syrie ?

- Aujourd’hui, il n’y a plus de combats véritables en Syrie. Le régime bombarde les quartiers ou les affame. Lorsqu’il y a des attaques, elles sont menées par les hommes du Hezbollah ou les milices irakiennes et dirigées par des Iraniens. Les soldats du régime ont quitté le terrain depuis longtemps. Aux check-points, il n’y a plus de Syriens aujourd’hui mais des Libanais, des Irakiens voire des Iraniens. Les Syriens ont été écartés de ces lieux en raison du lourd tribut qu’ils ont déjà payé. Ceux qui se jettent dans les combats contre le régime avec le plus d’audace sont là aussi les djihadistes étrangers qui font partie de Jabhat al-Nosra et Daech. Il y a des Tunisiens – réputés les plus féroces et qui sont près de deux mille cinq cents, des Saoudiens, des Marocains, des Afghans des Tchéchènes. Il a aussi des Européens, principalement des Français et des Anglais. Ils sont très nombreux, mais on n’en connaît pas le nombre. Avec le pourrissement de la situation et l’absence de perspective politique, deux fanatismes ont occupés progressivement le devant de la scène syrienne, se faisant face : les fanatiques sunnites constitués en très grande partie de ressortissants de pays arabes et européens et les fanatiques chiites venus du Liban, d’Irak, et d’Iran. Il est vrai que les fanatiques sunnites inquiètent les pays occidentaux alors que les fanatiques chiites ne semblent pas leur poser problème. Sans doute parce que les premiers sont des électrons libres sur lesquels personne n’a de prise, alors que les seconds sont contrôlés par un État, l’Iran.

 

- Quelles sont les mesures que doit prendre l’opposition syrienne aujourd’hui face à la dégradation de la situation ?

- Le premier objectif de la coalition aujourd’hui est de faire de la cause syrienne une priorité dans ce conflit devenu multiple. Les Syriens ne peuvent faire face seuls au régime, aux Iraniens, aux hommes du Hezbollah, aux milices irakiennes, aux djihadistes du groupe État Islamique. Ils sont obligés de coordonner leurs efforts avec les pays qui les soutiennent. Notre action ne peut s’inscrire dans le cadre d’une vaste coalition composée de nous-mêmes et de nos soutiens régionaux et internationaux. Il s’agit pour nous dans l’opposition de contrer cette dérive qui consiste à voir dans le conflit syrien, non pas un peuple en guerre contre un régime pour faire triompher ses droit, mais une guerre contre le djihadisme, nouvel avatar de la guerre contre le terrorisme, une véritable obsession occidentale qui confine à l’arrière-plan la cause syrienne. C’est pour nous autres dans l’opposition syrienne un combat très difficile à mener qui nécessite à la fois que nous soyons unis, et c’est le second objectif de la coalition, et que nous renforcions notre capacité de communication avec le peuple syrien, sans quoi notre cause sera complètement oubliée par les acteurs régionaux et internationaux.

À l’heure d’aujourd’hui, nous sommes à l’été 2014, l’opposition syrienne n’est plus ce qu’elle était au début de la révolution. On ne parle plus par exemple du CCND qui s’est vidé de nombreux de ses membres, en grande partie, en raison du profil bas adopté. D’ailleurs la plupart de ses responsables ont quitté la Syrie. Aujourd’hui, on ne peut plus réduire l’opposition à la Déclaration de Damas, et même à la seule coalition (i.e. la CNS) ou aux katâ’ib. Une nouvelle génération d’opposants syriens est née de cette révolution, qui ne se reconnaissent pas dans l’organisation actuelle de l’opposition syrienne et dont il importe de tenir compte ou bien en créant une structure nouvelle ou bien en les intégrant dans la Coalition nationale où ils doivent avoir toute leur place. Il faut que l’opposition politique syrienne reflète davantage les forces sur le terrain qui organisent la vie quotidienne dans les zones libérées et qui résistent donc au quotidien. Au fur et à mesure que l’opposition politique s’est autonomisée par rapport aux forces réelles sur le terrain, elle est devenue la proie de toutes les manipulations de la part de différents clans au sein de l’opposition, qui ne servent pas forcément les intérêts nationaux. Il faut une véritable refonte politique au sein de l’opposition, un rajeunissement des cadres, un changement de discours et surtout le recentrage de ce dernier sur la population syrienne qui vit au quotidien la tragédie du conflit. Il est vrai qu’au départ nous avons concentré nos efforts sur la communication avec les acteurs régionaux et internationaux, non pas que nous minimisions l’importance de la communication avec l’intérieur.

La raison à cela est que nous n’avions aucun moyen à l’époque de mettre en place une communication que nous contrôlions avec l’intérieur, qu’il s’agisse des zones libérées ou assiégées par le régime. Il nous était difficile par exemple de contrôler l’acheminement des armes. Les interférences de groupes locaux, d’acteurs régionaux et internationaux nous empêchaient d’avoir une emprise sur l’intérieur. Il reste donc à l’opposition politique d’en tirer toutes les conséquences pour mettre en place une nouvelle stratégie qui lui permette de revenir sur le devant de la scène.

 

 

 

 

1 Les manifestations du vendredi étaient celles qui regroupaient le plus de monde lorsque la révolution était encore pacifique ; le vendredi est en effet à la fois jour de prière collective et jour de congé hebdomadaire. Les manifestants avaient pris l’habitude de baptiser chaque vendredi par un slogan politique inspiré par le contexte local, régional ou international.

 

2 Coalition de partis politiques syriens créée en 1972, après la prise du pouvoir par Hafez El Assad. Le Front réunit des partis soutenant la politique nationaliste arabe et socialiste du gouvernement baathiste, condition sine qua non pour être autorisés.

 

3 Coalition regroupant de grandes figures de l’opposition syrienne ainsi que des partis politiques qui se sont engagés en octobre 2005, dans un document de cinq pages, à s’unir pour dénoncer l’autoritarisme du régime syrien et appeler pacifiquement à des réformes graduelles.

 

4 Le 14 novembre 2011.

 

5 Les 13/14 janvier 2014.

 

6 Le 16 février 2014.

 

7 Groupe État Islamique en Irak et au Levant ou Daech.

 

8 Vétéran de la diplomatie syrienne qu’il a dirigée pendant plus de vingt ans sous Hafez et Bachar El Assad, originaire de Deraa.

 

9 Mise en place au début de la révolution.

 

10 Ancien Chef d’État-Major de l’armée syrienne qui a occupé un temps le poste de Ministre de la Défense.

 

11 Beau-frère de Bachar El Assad, passé de garde du corps de Hafez El Assad à directeur du service des renseignements militaires. Il devient Vice-Ministre de la défense en septembre 2011.

 

12 Ancien directeur de la Sécurité d’Etat (Renseignements généraux) et chef du Bureau de la Sécurité nationale au sein du commandement régional du Parti Baath.

 

13 Chrétien grec orthodoxe, général dans l’armée syrienne. Il est nommé Ministre de la défense en août 2011, servant de caution chrétienne au régime. Il s’agit d’une fonction plutôt symbolique, les décisions étant prises par le vice-ministre.

 

 

14  Secrétaire régional adjoint du Parti Baath