Les Etats-Unis, l’Europe et le « remodelage » du Moyen Orient

2005-05-09:: Table ronde, Club IMA 

translate :

 

Le rôle de l’Europe et des Etats-Unis dans la problématique de la démocratie dans le monde arabe

 

1. L’idée de la politique :
Nous avons l’habitude de penser la politique à la seule échelle nationale. Il faudrait néanmoins la penser au niveau de l’interaction et des interférences entre les politiques nationales et les politiques régionales et globales.
Aucun pays ne dispose aujourd’hui de ressources politiques suffisamment autonomes pour fixer un agenda indépendant de l’agenda international.
Tous les pays sont obligés de tenir compte des partenaires amis ou ennemis.
La marge d’autonomie dont dispose un pouvoir national dépend désormais de deux facteurs :
Le poids du pays dans le système monde et dans la géopolitique internationale,
La conscience qu’ont ses dirigeants des réalités objectives globales, et par conséquent, des limites et possibilités d’action qui leurs sont offertes.
Aucune politique fiable n’est aujourd’hui possible ni compréhensible à l’échelle nationale. Elle est la résultante de l’interférence des multiples facteurs extérieurs et intérieurs. Intérieurs et extérieurs vont ensemble.
Cela dit, les choix politiques américains pour le Moyen Orient exercent un impact direct sur le remodelage des politiques et des régimes dans la région aujourd’hui comme dans le passé dans le modelage de ces mêmes régimes. Il reste de savoir dans quel sens ce remodelage va avoir lieu.

 


2. Le Moyen Orient est sans aucun doute à la veille d’un changement vers le pluralisme plus ou moins réel. Derrière ce changement il y a trois facteurs :

1- la prise de conscience de la faillite des régimes autoritaires sur tous les plans: national, économique, politique, social et culturel. Exemple de cette faillite cuisante. Dans le passé on pensait que le bilan était globalement positif. Pour des pays comme la Syrie, il était positif sur le plan de la politique nationale, puisque le pouvoir semblait tenir à des choix correspondant aux valeurs du nationalisme arabe, de la défense de l’indépendance et la lutte contre l’impérialisme, pour des régimes comme l’Arabie saoudite, il était positif sur le plan social, puisque l’Etat a réussi, grâce aux redevances pétrolières, une nouvelle classe moyenne très prospère. Aujourd’hui la tendance est au pessimisme. On croit que tout a été négatif.

2- Le changement de l’environnement géostratégique international. Dans le prolongement de la période de l’après guerre froide, l’irruption de la volonté hégémonique américaine d’une part, l’unanimité globale dans la lutte contre le terrorisme islamistes d’autre part, ont incité le camp euro-atlantique à changer de doctrine politique au Moyen Orient, où se joue une grande bataille de la domination mondiale.
3- L’émergence d’une nouvelle société civile dans le sillage de l’intégration des marchés et des économies arabes au marché mondial. Elle entraîne l’éveil des intellectuels et de certaines franges de la population sur les questions d’intérêt public et sur la chose publique, et risque d’entraîner derrière eux des grands secteurs des classes moyennes.

La convergence de ces trois facteurs encourage sans doute au changement.
Et parmi ces facteurs le changement d’attitude et de politique euro-atlantique à l’égard de l’autoritarisme arabe constitue un élément sans doute favorable au changement ; Car d’une part il prive les systèmes en place du soutien inconditionnel vital sur lequel s’est reposé la reconduction des régimes actuels, d’autre part, il ouvre des perspective qui incite indirectement voire parfois directement les peuples qui ont déserter le politique et en ont désespéré à revenir sur la scène politique.

De même que la reconduite des régimes autoritaires n’était pas possible ni compréhensible sans le soutien inconditionnel du camp euro-américain, de même le remodelage de ces mêmes régimes n’est possible ou il reste plus difficile sans l’intervention américaine qui peut prendre la forme du levé de l’hypothèque sur le changement politique.

 



3. L’agenda américain et européen pour le changement des modèles politiques au Moyen Orient.

Cependant, le sens de ce remodelage reste à définir :

- Jusqu’au où les Américains peuvent aller dans l’instauration d’un régime de démocratie dans la région ?
- Est-ce que la démocratie Moyen Orientale s’accorde avec les intérêts stratégiques des Etats-Unis et de l’Union européenne ?
- Pour répondre à ces questions, il faut souligner que l’agenda américain de la démocratisation du Moyen Orient fait partie d’un agenda plus important qui est l’instauration d’une hégémonie régionale et planétaire. Une démocratisation en profondeur, avec pour conséquence, l’affirmation de la volonté populaire, de la souveraineté et des choix politiques régionaux qui ont animé depuis plus d’un siècle la vie politique des Arabes est en contradiction directe avec les visées hégémoniques américaines. Il n’est pas encore possible de concilier volonté populaire arabe, c’est à dire démocratie moyen orientale et stratégie hégémonique américaine qui cherche ouvertement à contrôler étroitement cette région pour à la fois des raisons stratégiques, économiques, politiques et morales.


Le Américains se servent du slogan de la démocratisation pour reprendre l’initiative politique dans la grande bataille de changement des élites au pouvoir qui s’annonce très violente pour les prochaines années face à des régimes autoritaires en faillite et en perte de crédibilité. Washington espère ainsi prendre la tête du mouvement de changement pour pourvoir peser sur le processus de changement, instaurer si possible ses nouveaux amis qu’il est en train de fabriquer de toute pièce dans le pouvoir. Ainsi, après avoir assuré sa domination dans les décennies précédente sur les élites autoritaires, espère aujourd’hui se maintenir, voire renforcer sa présence en faisant semblant de s’allier aux forces de changement. La doctrine de la déstabilisation féconde du Moyen Orient qui viennent après la politique de réformes avortée par les équipes en place, donne aux Etats-Unis les moyens de relancer la compétition politique dans les pays arabes sous leur contrôle et en fonction de leur propre agenda. Ils cherchent à court-circuiter les forces de l’opposition authentique. Et, par la même occasion, ils renouvellent leur domination sur la région au détriment des autres puissances
Mondiales, notamment européenne.

Ainsi, d’un moteur de changement pour le nouveau stade du démantèlement des systèmes en place, la doctrine de la déstabilisation des régimes autoritaires se transformera très vite en un grand obstacle et un frein à la démocratisation.

Pour le saisir, il faudrait distinguer entre deux agendas très différents quand à leurs continus et aux enjeux comme aux forces qui sont susceptibles de les porter.

Le premier est l’agenda qui porte sur l le démantèlement du système autoritariste encré dans l’environnement arabe depuis des décennies,

Le deuxième est l’agenda de la construction d’un système démocratique qui implique la promotion d’une culture de responsabilité et d’engagement public au sein des sociétés dépolitisées et pulvérisées, le développent des comportements citoyens fondés sur le respect de l’autre, l’esprit de dialogue, la disponibilité aux compromis et la reconnaissance de l’intérêt public ; enfin la mise en place d’un ensemble d’institutions politiques qui sont indispensables à la participation des individus dans la vie collective, en premier chef une constitution valable, un Etat de droit, une juridiction et une législative indépendantes et efficaces, grâce auxquelles les populations peuvent canaliser leur action et harmoniser leurs intérêts.

 

Il n’y a pas de doute que la nouvelle doctrine politique américaine considérant que les systèmes autoritaires arabes sont responsables de l’éclosion du terrorisme et son projection sur la scène internationale constitue un facteur nouveau dans les donnes géopolitiques régionales qui favorise le changement. Il signifie que le bloc euro-américain n’a plus intérêt à couvrir la poursuite des politiques autoritaristes traditionnelles et cherchent au contraire à imposer des réformes plus ou moins réelles aux régimes en place. Ces réformes vont nécessairement dans le sens de l’établissement des régimes pluralistes autorisant une certaine compétition électorale formelle.
Mais si les nouvelles politiques américaines jouent un rôle positif au stade du démantèlement des régimes autoritaires et du passage au modèle pluraliste on ne peut dire la même chose quant à leur impact sur le processus de démocratisation réelle, c’est à dire de l’enracinement d’une tradition, culture, comportement et institutions des sociétés arabes. Elles risquent au contraire de le piéger comme l’a bien montré l’exemple irakien, et cela pour les mêmes raisons qui les ont amenés dans le passé à soutenir les régimes despotiques :

1- L’intérêt de maintenir une forte présence dans une région stratégique et névralgique tant pour ses réserves pétrolières que pour sa position géopolitique.
2- L’attachement à Israël et le souci de surveiller la région pour préserver sa sécurité.
3- La crainte de voir s’installer aux Moyen Orient des régimes islamistes ou et nationalistes extrémistes susceptibles de s’opposer aux plans hégémoniques américains.

C’est pourquoi, si certaines réformes dans le sens d’une meilleure gouvernance ou gestion des affaires vont dans le sens des intérêts stratégiques américains, la démocratisation réelle dans le sens de la reconnaissance de la souveraineté populaire risque de devenir contre-productive.
Cela explique les politiques américaines en Irak qui ont été fondées sur deux piliers :
1- Affaiblir l’Etat irakien en le privant de ses institutions, de ses armes et de son politique extérieur régionale
2- Court-circuiter la recomposition d’un tissu national en favorisant un pouvoir de partage clanique des postes de commandement et de décision.
3- Couper l’Irak de son environnement régional pour bien le dominer.


L’intérêt américain pour la région découle de son poids stratégique exceptionnel. Il répond à la volonté des américains de renforcer leur présence politique, culturelle voire militaire qui ne peut qu’heurter les sentiments nationaux des populations arabes d’une part et inscrite les Américains à s’ingérer, par tous les moyens, dans les affaires intérieures arabes pour tenter de mettre au pouvoir des équipes favorables à eux.