L’INTERCULTUREL: MODE DE PENSÉE ET ÉTHIQUE D’ACTION

2001-11-13 :: cidob

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Le débat sur la révolution techno-scientifique et ses répercussions sur les rapports interculturels montre à quel point, malgré plusieurs décennies de réflexion, nous sommes encore partagés entre deux attitudes contradictoires. L'une, négative, reflétant nos craintes face aux incertitudes que l'évolution mal maîtrisée, voire non maîtrisée, ne cesse d'engendrer; l'autre, positive, reflète les espoirs alimentés par un progrès scientifique qui entraîne inéluctablement l'accroissement de notre emprise sur notre environnement et sur nos conditions de vie.

 

Dans le volet positif de cette évolution, nous comptons les faits, majeurs aujourd'hui, de l'interpénétration des cultures grâce aux nouvelles techniques de l'information. Les médias mondialisés entraînent un métissage culturel qui ne cesse de s'amplifier, tandis que les réseaux de l'information, comme l'Internet, offrent des moyens planétaires pour des échanges multiformes, matériels et intellectuels. Les mouvements migratoires provoquent un brassage qui, au-delà des dizaines de millions d’êtres humains directement concernés, touche l'ensemble des peuples de la planète à leur insu.

 

Dans le volet négatif de la révolution de l'information et de la mondialisation, l’accélération des mouvements d'échange entre les nations n’entraîne pas seulement l'intégration d'une frange de plus en plus large des populations mondiales, mais menace aussi de dislocation des cultures et des identités nationales qui ont été forgées avec beaucoup de peine au cours des deux derniers siècles. La nation sur laquelle repose tout l’édifice politique et civil de la modernité risque de ne plus constituer la référence première pour les individus, qui avaient l'habitude d'y puiser les principes fondateurs de leur être social et les liens de solidarité nécessaires pour transcender les disparités matérielles et morales. En effet, la quête de l'égalité dans la reconnaissance réciproque qui, de nos jours, tend à inspirer et à nourrir l'éthique des Droits de l'Homme détermine, beaucoup plus que le nationalisme, les aspirations des individus.

Elle explique la mobilité croissante et la facilité avec laquelle les hommes semblent être prêts à se déplacer aussi bien à l'intérieur qu’à l'extérieur d'un espace national qui ne cesse de perdre une partie de son exclusivité et de sa pertinence.

 

Les paradoxes de la mondialisation

En effet, sur le plan culturel, la mondialisation n'est ni linéaire ni homogène. Elle agit par effets contradictoires. En entraînant l'unification des modes de pensée et de vie des personnes, elle rapproche les nations les unes des autres. Mais, en affaiblissant les traditions, elle met en évidence l'absence d'égalité dans les conditions de vie des différentes catégories de populations sur le plan national mais aussi, de plus en plus, sur le plan international. En réalité, la d é t r a d i t i o n n a l i s a t i o n des sociétés, dont Giddens parle, n'est pas un processus simple. Il s’agit, au contraire, d’un processus complexe qui oriente les groupes dans deux directions opposées. Pour les sociétés qui semblent rester à l’écart ou qui sont les victimes d’une globalisation imposée, et c’est le cas de la majorité des sociétés au stade actuel de la progression de la révolution techno-scientifique, le déraciment des groupes de leur culture nationale ouvre la porte à toutes les éventualités.

 

C'est dans ce sens qu'il faudrait interpréter la résurgence, dans certaines sociétés pratiquement en ruine politique et morale, des solidarités que E. Durkheim appelait jadis mécaniques, à savoir le tribalisme, le confessionnalisme,

l'ethnicisme, avec, comme nouvelles valeurs courantes, le fanatisme, la xénophobie, voire le racisme.

 

L'évanouissement de la sphère où opèrent des valeurs et des repères de type politique moderne laissent émerger toutes les différenciations culturelles, politiques ou économiques prénationales ou sousnationales. Il y a là, certes, un retour du passé enfoui, ou qu’on considérait enfoui, mais en aucune manière un retour des sociétés elles-mêmes vers le passé et ses valeurs. La revivification des modèles anciens n’a pas pour objet de revivre la tradition ou de vivre avec, mais, bien au contraire, de se démarquer au sein de la modernité par rapport aux groupes dominants.

Ils sont destinés, dans la plupart des cas, à justifier la mise en place d’une contre-culture moderne opposée à la culture dominante et fondant l’opposition dans le symbolique et l’affectif, au sein de la modernité et non contre la modernité. Car, dans la situation particulière de l’exclusion, après le discrédit des idéologies révolutionnaires ou protestataires classiques, la référence aux valeurs passées constitue de nos jours la seule source disponible, capable d’offrir une possibilité de fonder l’identité moderne des exclus comme une identité rebelle. En effet, c’est seulement dans la négation et non pas dans la construction d’un projet  positif, rendu impossible par la marginalité, que les groupes dominés peuvent se constituer une identité, exister comme entité distincte, avec un semblant de conscience et de volonté propre.

 

Ainsi, les traditions qu’on pense resurgir du passé lointain sont le plus souvent le résultat d’un processus de réinvention, c’est-à-dire aussi de réinterprétation, dont les valeurs changent en fonction de la place que les sociétés ou les groupes occupent dans la nouvelle configuration transculturelle ou interculturelle. Lorsque la société ou les sociétés se trouvent dans une position de participation et d'intégration, même partielle, elles ont tendance à favoriser l’action positive et à privilégier l’option culturelle qui favorise le renforcement de leur rôle et l’accroissement de leur influence. Une culture moderne authentique peut coexister alors, côte à côte, avec une contre-culture de négation et de refus. Et, un mouvement plus ou moins important de réactualisation du patrimoi-ne, visant à l’adapter aux réalités historiques, pourrait coexister. C’est, encore aujourd’hui, le cas des sociétés arabes malgré une dégradation évidente de l’environnement culturel et politique moderne. Par contre, lorsque l’exclusion est définitive ou sans issue, une contre-culture virulente,  qui a pour objectif de légitimer l’exclusion, en la transformant en une exclusion voulue et non imposée, et par conséquent de la reproduire, se développe fatalement au sein des sociétés marginalisées.

 

Cela dit, les formes d’élaboration culturelle, que les sociétés sont susceptibles de développer dans le nouvel espace global d’échange, dépendent largement des places qu’elles occupent dans cet espace, ainsi que des rôles que la globalisation leur demande d’accomplir et, par conséquent, des perspectives qui leur semblent ouvertes dans la nouvelle donne planétaire.

 

Il est évident que les choses ne se présentent pas de la même façon pour les sociétés dominantes qui font partie intégrante de la sphère de la globalisation, c’est-à-dire pour les sociétés globalisatrices. La mondialisation des échanges culturels leur ouvre, contrairement aux autres, des perspectives d’une culturation transnationale et, par conséquent, de grandes possibilités de fécondation des cultures nationales par celles qui viennent de l’étranger. C’est dans ce sens que les valeurs de la modernité classique se trouvent aujourd’hui dépassées ou sont objet d’une critique ininterrompue. L’émancipation de l’individu, en dépit de tout autre engagement, et la mise en cause de tous les systèmes de contraintes apparaissent, de plus en plus, comme la seule orientation valable. Les effets paradoxaux de la dynamique de la globalisation expliquent ainsi  les issues opposées de la crise du nationalisme, à savoir la réactualisation des identités sousnationales ou prénationales d’une part, et le dépassement du nationalisme vers le régionalisme, avec l'émergence des idéologies des Droits de l’Homme et des revendications égalitaires citoyennes plus affirmées, d'autre part. Ainsi, en même temps que la globalisation accroît les chances de progrès des certaines cultures, elle entraîne la marginalisation de la plupart des autres cultures.

 

Mais, cette globalisation qui divise le monde d’une manière de plus en plus visible en deux catégories de culture, l’une dominante, dite aussi civilisée, l’autre dominée et inopérante, agit également et de la même façon au sein même des sociétés, bien qu’à des degrés différents et dans des proportions différentes.

 

 

Vers quel mode de recomposition?

Face à cette différenciation que la globalisation engendre et qui en assure le dynamisme, deux issues sont possibles. La première est celle qui conduit à la dévastation des cultures pauvres ou minoritaires, au bénéfice de la culture de masse que l’industrie et les moyens d’information globale propagent et généralisent. C’est l’issue plaidée par la logique néo-libérale qui défend que la culture doit, comme tout autre domaine d’échange international, subir la logique de la concurrence et la loi selon laquelle le meilleur gagne. Il s’agit d’une politique qui rejoint la thèse de la sélection naturelle appliquée, dans ce cas, à la culture. Comme perspective, l’américanisation du monde n’est pas pire que la domination decelui-ci par des cultures qui se vident de sens et ne sont plus en mesure d’aider leurs peuples à s’ancrer dans la modernité. Dans ce cas, modernisation et occidentalisation sont les deux faces de la même médaille et, comme certains intellectuels américains le suggèrent, rien ne semble pouvoir plus résister aux valeurs de la culture libérale de l’Occident triomphant. C’est dans ce contexte que la thèse de la guerre des civilisations devient plausible. Selon cette perspective, cette guerre contre les cultures retardataires ou antilibérales, telles que la culture musulmane ou celle de la Chine, n’est pas seulement naturelle mais elle relève de la légitime défense, voire du devoir de la défense de la civilisation.

 

Si, en effet, ce scénario est appelé à se réaliser, la perte d'emprise des cultures sur les réalités sociales sera alors compensée par la rigidification des structures politiques reproduisant les rapports d'autorité au sein du groupe comme des rapports de domination et de force. Il n'y aura dans ce cas ni possibilité de redéfinir les identités nationales sur des bases nouvelles, rendant compte de la nouvelle donne globalisante, ni le dépassement de ces identités vers des identités régionales ou continentales, ni même le maintien de telles identités politiques.

 

La deuxième issue possible à la contradiction que la dynamique de la globalisation au niveau de la vie culturelle engendre est l’issue de solidarité.  Celle-ci dépend de la capacité de la communauté internationale de maîtriser le processus et de favoriser une recomposition, capable de garantir un minimum de stabilité et de cohérence dans les conditions de vie des larges populations mondiales de tous les pays. Et, lorsque nous parlons de maîtrise, nous soulignons tout d'abord des facteurs de conscience et de volonté qui font partie de toute intervention et qui ne peuvent être envisagées que dans le cadre d'une politique de réforme, d'innovation et de rénovation. En refusant de se soumettre aux lois de la nature, qui ne peuvent refléter, aussi bien dans la société qu’ailleurs, que la loi du plus fort, politiquement, économiquement ou culturellement, la communauté internationale, soutenue par les intellectuels ayant acquis une conscience universelle humaine, peut et doit faire coïncider ses politiques nationales avec les revendications et les aspirations globales que l'humanité tout entière développe d’ores et déjà.

 

Dans ce cas, on assistera très vite à l'émergence d'une nouvelle culture ou d’un nouveau système de sens de type global, beaucoup plus ouvert que l'ancien système aux aspirations universelles de l’Homme postmoderne.

Au-delà des systèmes de références particuliers qui continuent à maintenir la cohésion des communautés, nationales ou pseudo-nationales, à travers des liens et des échanges intensifs, une éthique globale, c’est-à-dire un mode nouveau d'aspirations et de revendications, se crée dans le mouvement de brassage des idées, des valeurs, des affectivités que la civilisation de l'audiovisuel met en relation immédiate. La nouvelle façon de s'interroger sur la validité des formes d'organisation sociétale, de repenser les conséquences des actes et des politiques nationales, constitue le noyau de cette éthique qui tend à unifier les manières de penser et à introduire le germe d'une pensée universelle dans la conscience de toutes les sociétés du monde. Dans le sillage de cette éthique (globale), émergent de nouvelles valeurs telles que le dialogue des civilisations, la primauté de penser le devenir mondial et, par conséquent, lacohérence nationale à travers la cohérence globale, le respect mutuel et l'égalité de toutes les cultures, la responsabilité collective et la réciprocité.

 

Elle entre de plus en plus en contradiction avec l'éthique nationale classique qui ne pense la cohérence et la solidarité qu'à l'intérieur des frontières nationales déterminées. Elle favorise également la cristallisation de nouvelles forces et de nouveaux acteurs à caractère transnational et transculturel, agissant en fonction d’un nouvel ordre du jour global.

 

Ainsi, dans la perspective de la recomposition culturelle, on admet plus facilement que le respect des Droits fondamentaux de l’Homme, le développement économique et social, la défense de l'environnement physique et moral, la corruption, le sort des cultures ou, selon le terme mal utilisé, des civilisations, ne relèvent plus de la seule compétence des bureaucraties nationales, ni même de celle des représentants des nations. En dehors des états et à travers les frontières des nations, les individus, agissant de plus en plus en tant que citoyens du monde, cherchent à assumer leur responsabilité et à faire fléchir les politiques des nations dans le sens non pas d’une plus grande solidarité internationale mais d’une cohérence globale.

 

Cependant, contrairement à certaines idées fort répandues, faire correspondre la politique nationale avec les exigences d'une cohérence globale et de l'équilibre mondial ne concerne pas uniquement les puissances industrielles qui dominent effectivement la scène de la globalisation. Cette tâche impose des devoirs, certes différents, mais complémentaires, à toutes les classes politiques de toutes les catégories de pays. Il ne sert en effet à rien de gagner quelques points dans les négociations économiques au sein de l'OMC si l'on continue à s’imposer aux sociétés par la force, à leur nier toute possibilité de participation, à envisager la politique de développement dans le cadre traditionnel de l'Etat-Nation ou si l'on continue à séparer le processus de croissance économique du processus de développement politique, social et moral. Car une telle attitude équivaut tout simplement à négliger le devoir de préparer les sociétés à comprendre, à assimiler et à se former aux conditions de vie dans le nouveau contexte mondial. En se concentrant sur la formation du capital physique, au détriment de la formation de l'humain, ou en négligeant les besoins politiques, intellectuels, spirituels, affectifs et symboliques de l'homme, on ne protège pas les hommes contre les risques que la mondialisation comporte; bien au contraire, on les expose plus encore aux dangers d'un capitalisme mondialisé sans qu’ils disposent des moyens pour le maîtriser. En effet, en empêchant l'émergence des nouvelles forces politiques, sociales ou intellectuelles, on ne garantit aucune stabilité, mais on aide plutôt les forces économiques mondialisées à agir sans entraves et sans contraintes sociales, politiques ou intellectuelle. C'est la perspective d'une société dévastée.

 

L'action pour une éventuelle recomposition impose ainsi une véritable révision de toutes les politiques nationales, des pays dominants et des  pays dominés à la fois. La création des conditions favorisant la reconstruction des identités collectives et sociales, c'est-à-dire ce que je considère la réinvention du concept de société, exige que l'on puisse aller au-delà des modalités nationales d'organisation et de gestion des socié-tés. La réinvention des identités collectives dans la perspective de l'ouverture vers une nouvelle humanité plus unie et solidaire, et sur la base d'une éthique véritablement globale, exige qu'on envisage des regroupements de type régional, voire continental. Car ce n'est qu'à ce prix, et dans ces conditions, que les sociétés peuvent aujourd'hui surmonter les effets dévastateurs de la globalisation économique et culturelle, maîtriser la dynamique contradictoire de l'intégration-désintégration des nations, et répondre aux besoins d'un développement politique, culturel et économique harmonieux et ordonné.

 

Dans le cas contraire, l’échec d’une telle recomposition conduit automatiquement à l’extension des zones de désolation et, dans son sillage, la tendance des sociétés dominantes à mener des guerres de civilisations de plus en plus meurtrières pour se protéger contre les risques de déstabilisation.

Les nouveaux acteurs de la scène globale, dits de la société civile, des organisations anti-mondialisation, de l'environnement et des Droits de l'Homme, etc. se trouveront de plus en plus marginalisés et leurs adhérents apparaîtront comme des idéalistes ou même comme des extrémistes vivant dans un second monde irréel et irrationnel.

 

Cela dit, une issue positive et humaine à l'état de désordre que crée le progrès technique et scientifique non maîtrisé n'est absolument pas assurée. Elle ne va pas de soi. L'émergence d'un monde nouveau, fondé sur le respect mutuel entre tous les individus, indépendamment de leurs origines nationales, leurs cultures, les pays où ils sont nés ou dans lesquels ils se trouvent, demande beaucoup plus qu’on se remette aux lois de la nature, qu'il s’agisse de lois physiques, économiques ou sociales.

Ceci implique une action consciente, volontaire et organisée, permettant à l'homme de penser sa condition nouvelle, se prendre en charge et intervenir sur son destin. Cela exige également un travail continu et interculturel pour rapprocher les pensées, réduire les distances et renforcer les solidarités organiques.

 

Ainsi, l'interculturel qui apparaît dans un premier temps comme une nouvelle approche méthodologique pour la compréhension des rapports entre les cultures rejoint, dans un deuxième temps, l’ordre de l'action et de la morale. Il devient une pratique qui nous apprend à dialoguer, nous enseigne quels sont les meilleurs moyens de nouer le contact et d'encourager la communication entre les cultures, de combattre les ethnocentrismes, les racismes, les xénophobies de toute sorte, ainsi que les multiples appels, de part et d'autre, à la guerre, même celle des civilisations.

Là où la stratégie, la politique et l'économie ne peuvent pas agir avec succès ou semblent impuissantes, l'interculturel investit ce qui reste des éléments les plus précieux pour tous les humains, à savoir le patrimoine symbolique pour contribuer à faire émerger du désordre que la logique marchande globale développe chaque jour plus un monde un peu plus uni, plus cohérent, mieux adapté aux besoins collectifs de l'humanité.

Il charge la culture d'une mission stratégique à laquelle elle n'a pas été habituée, faire sortir les êtres humains de leurs cloisonnements, alors qu'elle a été pendant longtemps le soutien des identités nationales.

Et pour que cette mission puisse commencer à s’accomplir, il faut prendre plus au sérieux la culture et le travail intellectuel et culturel, tant au niveau national qu'à l'échelle de l'humanité tout entière.