L’énigme syrienne

1974-05-01 :: please select category

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La Syrie demeure encore pour l’opinion publique européenne, une énigme politique, un exemple de l'intransigeance arabe et un important foyer des luttes sociales et nationales au Moyen-Orient. « En lisant les journaux », me dit un professeur français, « nous avons le sentiment que tout ce qui se passe dans ce pays est absurde : les coups d'Etat, les discours politiques, les virages successifs à gauche et à droite des équipes dirigeantes ... »  Il n'est donc pas étonnant que les plumes ne s'y aventurent presque jamais, et le peu d'études consacré à l'évolution contemporaine de la Syrie témoigne de cette incompréhension presque totale de la part des «spécialistes » et de l'opinion publique, non seulement à l'égard de ce qui se passe dans ce pays, mais au delà, à l'égard des problèmes, des espoirs et des difficultés qui sont les siens.

Les journalistes de gauche, partagés entre la flatterie et le dénigrement du  « progressisme » syrien, n'ont pu poser que d'une façon superficielle les vrais problèmes qui bouleversent la vie politique de ce pays. Dan sa recherche d'une indépendance nationale et d'un équilibre social presque impossible, la Syrie tend à devenir un point de référence au sein du monde arabe voire même du « Tiers-monde ».

Comme, dans tous les pays colonisés, l'indépendance de la Syrie, le 17 avril 1946, fut le signe avant-coureur d'une course serrée entre les trois forces principales de la société post-coloniale :

- les propriétaires fonciers et la classe dominante des compradores financiers et négociantes.

- la nouvelle élite bourgeoise née du développement de l'école, de l'armée, de l'administration et du commerce intérieur, et dont l’accession du pays à l’indépendance accélère l'intégration socio-culturelle et la structuration politique;

- les masses populaires enfin, dont la lutte anti coloniale contre Ie mandat français avait renforcé la présence sur la scène politique, aussi bien dans les villes que dans les campagnes.

 

Dictatures militaires

La jeune République subit un immense traumatisme à la suite de la guerre de Palestine 1948 . La conjonction de la lutte sociale et de la lutte nationale se renfonce à la suite de l’établissement de l'Etat d'Israël, le défi sioniste ayant mis à jour la grande défaillance de la classe compradore, la fragilité de son système économique fondé sur la grande propriété foncière et le négoce, l'incapacité enfin de ses dirigeants a faire face aux nouveaux dangers qui menaçaient l'existence même du pays. Le 29 mars 1949 se produit le premier des nombreux coups d'Etat qui vont bientôt secouer la Syrie. De 1949 à 1954, se succèdent ainsi trois dictatures militaires; celle de Zaim, celle de Henaoui et enfin celle de Chichakli, jusqu'au coup d'Etat du 25 février 1954 qui marque un nouveau tournant dans la politique syrienne.

Durant cette période les manœuvres de la classe compradore, économiquement dominante, et le musellement de la vie politique par les équipes militaires qui ont éliminé tous les partis, n'ont fait que renforcer l'alliance entre la nouvelle élite bourgeoise qui aspirait à remplacer l'ancienne et les porte-paroles de la paysannerie, petite et moyenne, qui souffraient de la tutelle politique et financière de la classe « latifundiste »·

Sur la lancée de l'escalade, qui a mis à terre le régime de Chichakli, les partis de la gauche nationaliste et le Parti communiste mettent à profit la restauration des institutions parlementaires pour renforcer leur pouvoir. Le Baas ce participer a trois des cinq cabinets qui se succèdent durant cette période et va avoir une représentation parlementaire non négligeable. Le Parti communiste syrien obtint son premier député en la personne de Bakdache, son secrétaire général. Avec l'extraordinaire écho suscité par le nassérisme triomphant après la nationalisation du canal de Suez en 1956, l’effondrement politique de la classe compradore est effectif, mais l'intervention directe et indirecte des puissances occidentales, des américains en particulier, La menace perpétuelle a laquelle le pays est exposé, sèment le désarroi au sein du peuple (pressions des Etals-Unis pour la participation au Pacte de Bagdad, et découverte, le 23 novembre 1956, d'un complot pro-irakien). Les divisions de la direction politique du mouvement populaire accentuées par la peur qui ravage les classes moyennes, se manifestent par un redoutable anti communisme attisé par la propagande anglaise et américaine.

La petite bourgeoisie pratique alors la fuite en avant, Ie Baas lance l'idée d'un front parlementaire national fondé sur un programme de lutte nationaliste et de libération arabe. Le Parti communiste marque pourtant un repli. Déçues et désorientées. les masses populaires s'immobilisent . L'Etat, l'armée où les éléments nationalistes se font de plus en plus impatients, et l'administration se divisent en clans rivaux. Ce qui met en danger ¨le fonctionnement normal de l'Etat, son unité et sa continuité .¨ Les forces politiques se désagrègent et perdent le contrôle de leur base. Bref, le pays traverse une crise sociale , politique et structurelle qui ne laisse aucune possibilité au forces politiques de gouverner ou de permettre aux autres de gouverner. C'est dans Ce contexte qu'est proclamée l'Unité avec l'Egypte de Nasser ; la puissante résonance, au seins des masses , de l'aspiration unitaire trouve dans ces conditions un terrain des plus favorables et sa proclamation bénéficie de l'appui de toutes les classes sociales. L'union avec l'Egypt n'a donc au départ ni une base politique stable et cohérente ni un programme social défini. Elle ne pouvait être qu'une fusion et son programme ne pouvait se distinguer de celui qu'incarnait Nasser lui-même en tant que chef d'Etat et en tant que figure de proue du nationalisme arabe (21 février 1953).

 

La République arabe unie
Les rapports entre le Baas et Nasser nécessiteraient à eux seuls une étude particulière, ils furent en tout cas I'élément déterminant de cette période. Dans le gouvernement central de la nouvelle R.A.U . une part

fort réduite fut faite à la Syrie : trois mandats sur quatorze. Deux vice-président ( dont un de droite - Sabri Assali - et Akrarm Haurani) et un ministre d'Etat.

Les dirigeants politiques Syriens oublient très vite leur querelle pour s'opposer, sur la base de leurs programmes respectifs, à l'emprise nassérienne. En s’appuyant sur les masses populaires qui prenaient ainsi par son intermédiaire leur revanche sur leurs propres politiciens divisés. Nasser réussit à manœuvrer avec succès pour isoler complètement ses opposants syriens.

La dissolution des partis politiques et le remaniement ministériel du 7 octobre 1958 portent un coup sérieux aux forces politiques. Elles seront suivies d'une période de terreur menée sous l'égide du colonel Sarraj.

Paradoxalement, l'union va de ce fait permettre aux secteurs de la bourgeoisie traditionnelle, battus en brèche jusqu'en 1958 par le harcèlement du mouvement populaire, de relever la tête et de revenir sur la scène politique.

.Après avoir dénoncé les « loups baasistes » la bourgeoisie compradore va très vite se retourner contre l'Union. Les graves erreurs de l'administration nassérienne, la crise économique et les réformes que Nasser est amené à décréter ( réforme agraire et nationalisation d'entreprises commerciales et industrielles en juillet 1961) favorisent l'alliance de fait de la classe politique syrienne et de la bourgeoisie et finissent par susciter l'émergence de forces capables de mener une action directe en faveur de la séparation. C'est ainsi que se produit le coup d'Etat séparatiste de 1961. A l'aube du 28 septembre des troupes méharistes (grands bédouins notamment) investissent Damas. Le Baas ne participe pas au gouvernement Kouzbari qui est immédiatement formé. Certains officiers baasistes qui, à la suite de la dissolution du Parti, se sont constitués au Caire en « comité militaire" (Salah Jdid, Mohamad Oumrane, Abdel karim Jundi, Hafez el Assad ...) ont pourtant contribué à ébranler davantage une union pour laquelle le Baas avait au départ consenti bien des concessions.

Désormais. le courant de l'histoire syrienne reprendra son cours. Les forces politiques et sociales vont s'affronter en se divisant de plus en plus, et l instabilité politique conduira à la crise sociale. à travers une succession de « pronunciamientos ».

 

Réaction et agitation

Sous le couvert de la restauration des institutions parlementaires, le nouveau gouvernement de droite annule toute les mesure précédentes . La distribution des terres et suspendue et la nationalisation des grande sociétés abrogée. Mais ce n'est qu'une ultime offensive sans lendemain de la bourgeoisie syrienne. Les manifestations des paysans et des déshérités se multiplient dans le pays et se transforment en véritables jacqueries et en émeutes dans les grande villes. Moins d'un an aprè la séparation d'avec l'Egypte. la moitié nord du pays proclame son attachement à la République Arabe Unie : Damas réplique par une offensive militaire coutre Alep. Ce conflit majeur finit par un compromis au terme duquel les maximalistes des deux camps unionistes et séparatistes se voient dan l'obligation de quitter le pays. La réforme agraire est de nouveau appliquée et la nationalisation de certaines entreprises restaurée. Il ne reste à la grande bourgeoisie qu'à exploiter la trêve pour fuir avec ses capitaux au Liban et dans les autres pays arabes.

Cette nouvelle: défaite de la classe possédante traditionnelle n'a fait qu'amorcer une bataille politique d'une plus grande ampleur, qui durera pendant plus de cinq ans entre les différentes couches et fractions des classes petites bourgeoises et qui connaîtra son épilogue avec la défaite nationale de juin 1967.

La lutte pour l'unité avec l'Egypte dominera la scène politique syrienne jusqu'en 1967. et cela malgré l’effacement politique rapide de la bourgeoisie nationale.de. Cette lutte autour du mot d'ordre de l'Unité masquait sans doute des intérêts de classe et des objectifs non avoués et contradictoires. Entre le programme nassérien et celui de la petite bourgeoisie syrienne, non seulement intellectuelle mais aussi rurale qui n'a profité qu’incidemment des réformes nassériennes et dont les sympathies vont au Baas. les luttes vont reprendre. Cela se fera, dans le cadre d'un nouveau rapport de forces marqué par la séparation de l'Egypte, l'éloignement de Nasser, le désarroi de la classe moyenne sur laquelle Nasser voulait s'appuyer dans son projet d'industrialisation, de renouveau national et d’indépendance, ce qui dans la réalité consistait à développer un capitalisme moderne dans les villes .

Au cours de la première phase de cette bataille, de 1961 à 1963, l'alliance de la petite bourgeoisie socialisante et de la nouvelle bourgeoisie unioniste et pro- nassérienne, avec un appui populaire certain achève, comme on l'a vu, la disparition de la classe possédante traditionnelle. Le 23 mars 1962 les militaires syriens déclenchent leur sixième coup d'Etat.

L'assemblée constituante est dissoute. Un gouvernement civil sous la tutelle de l'état-major tente de faire face à la lutte sans trêve que se livrent les organisations politiques rivales. Le 8 février 1963 le coup d'Etat victorieux de Bagdad confirme les officiers nationalistes dans leur volonté d'en finir avec la situation larvée qui prévaut depuis plusieurs mois. Salah Bitar, compagnon fidèle de Michel Aflak et chef historique du Baas, préside le gouvernement.

Au cours de la sixième phase, c'est l'alliance des forces anti-nassériennes qui consacre la disparition après 1963 de la fraction nassérienne de l'Etat. Mais le drame du Baas est que, dès lors, ile et prisonnier de l’armée. Il ne peut gouverner qu'en s'alliant à d'autres formations politiques. Or il s'est aliéné les communistes, mais surtout les nassériens.

 

Isolement et surenchère

Seuls des éléments marginaux et connus pour Leur manque de chaleur pour le nationalisme arabe soutiennent, et avec bien des arrières pensées le pouvoir qui s'isole de toutes les couches sociales. L'écrasement de la résistance populaire nassérienne entraîne l'éloignement de la fraction la plus politique au sin du Parti Baas et au sein du régime. Ce sera le début d'une lutte politique qui dure encore entre dirigeants nationaux ( = arabes) et dirigeants «régionaux ( = d'un pays déterminé) du Baas et que les alliances liées à l'évolution de la situation en Irak et en Syrie rendent encore plus âpre et complexe . Sous l'égide du Président de la République, Amine el-Haffez. l'équipe au pouvoir ne peut faire face au mouvement unioniste qu'en se distinguant de Nasser et en optant pour la surenchère idéologique.

Une nouvelle loi de réforme agraire plus radicale est appliquée, et les nationalisations, au début de 1965 touchent aussi bien les affaires sans importance des petits artisans que celles des grands industriels. Ces mesures ne seront pas de nature à favoriser la stabilisation du régime. Celui ci demeure isolé politiquement et attaqué par la grande et la moyenne bourgeoisie comme par la majorité de la population citadine qui n'a que très peu bénéficié de ces réformes et qui aspirait sous Nasser à une forte expansion économique, commerciale, financière et industrielle. Elles ont tout au plus ajouté à l'isolement politique de l équipe dirigeante, la paralysie économique.

C'est ainsi que les divisions s'accentuent au sein du régime conduisant après des luttes intestines et des affrontements de coulisses, au nouveaux coup d'Etat du 23 février 1966 dirigé par Salah Jdid et qui verra l'ascension à la présidence de la République de Nourredine El-Atassi.

Ce coup d'Etat consacre l'emprise sur le destin du pays d'une poignée d'hommes déterminés à se maintenir au pouvoir et à réaliser, en dépit de l'isolement et des difficultés un « socialisme aux contours peu définis et empreint de populisme. cela correspond à l’évolution de la base sociale de l'armée. La période de 1963 à 1965 a été marquée en effet par une réorganisation et une épuration de l'armée et des services de renseignements. Des éléments issus des milieux ruraux et semi-ruraux ont été appelés à remplacer les anciens cadres destitués.

 

Une politique irresponsable

Le calme relatif à l'intérieur du pays permet alors aux dirigeants de regarder vers l' extérieur. Apres avoir affronté Nasser dans leur propre pays, les dirigeants syriens essaient de le harceler sur la scène politique arabe.

Et cela en vue de conserver l’offensive contre les forces nassérismes unionistes internes. La Syrie adopte sa politique d'agitation dans la région pour court-circuiter Nasser. Elle essaie d'accentuer le discours de la lutte anti-impérialiste et permet aux Palestiniens de s'organiser à partir des territoires syriens. Elle affronte les compagnies pétrolières œvrant sur son sol et accélère son rapprochement, avec le bloc soviétique. La politique du surenchère de l'époque vise a masquer l'échec à l'intérieur par des victoires au delà des frontières et oblige Nasser leader encore incontesté du nationalisme arabe, à « assumer ses responsabilités ».

L'objectif est de lui forcer la main pour qu'il entre dans une bataille à l'issue incertaine.

Nasser, harcelé et menacé sur son propre terrain du combat national, pouvait difficilement ignorer le défi. Tandis que les troupes israéliennes qui s'entrainaient depuis déjà longtemps, attendant l'occasion propice, déclenchent leur offensive foudroyante, l'armée syrienne divisée et déchirée par ses querelles internes et mal préparée, n'arrive pas à réagir. Elle se laisse écraser.

Une génération d'officiers connaît ainsi le chemin de la retraite rageuse que connurent en leur temps Les officiers libres égyptiens (en 1948).

L'armée qui a dû payer de sa dignité les aventures politiques de l'Etat et du parti dirigés par le groupe de Salah Jdid, l'homme fort du régime pousse son chef, le ministre de la Défense à réagir.

Des 1968 le général Assad fait son apparition dans la direction du parti et de l'Etat avec une double volonté: réviser la politique extérieure et tenter La réconciliation nationale entre le régime et les forces politiques et sociales du pays.

La première préoccupation du ministre de la Défense est de redorer le blason d'une armée humiliée qui est de surcroît le principal pilier du régime. Ia seule possibilité de réaliser cette tâche est de coopérer à la fois avec Nasser et le monde arabe, et de réorganiser l'Etat et l'armée. l'ancienne direction politique s'était au contraire montrée peu sensible au mécontentement croissant de l'armée et de la population. Prenant la fuite devant le problème de la défense nationale, elle avait concentré ses efforts sur la construction des entreprises nouvelles et le développement, comme si rien ne s'était passé en 1967. D'importantes réalisations économiques sont ainsi à mettre d'ailleurs à son actif et notamment l'achèvement du projet du barrage sur l'Euphrate.

Toujours est-il qu'en 1969 le ministre de la Défense, exploitant l'occasion de la convocation du congrès extraordinaire du parti Baas, et procédant à la réorganisation de ces forces annonce dans un long réquisitoire les grandes lignes de sa politique intérieure et extérieure axée sur la question de la défense. C'est surtout sa critique des méthodes dictatoriales du régime et du monopole du pouvoir par le Baas qui retient l'attention de l'homme de la rue. C'était déjà pour la population une promesse de libéralisation.

Maitre de l'armée et espoir de la rue, Assad ne réagit pas directement contre le groupe dirigeant et attend que la situation s’éclaircisse au sein de l'Etat et du parti. Mais il est évident que depuis 1969 Assad est l'homme fort du régime.

 

L'ouverture

C'est seulement que lorsque le groupe Jdid essaie par quelque gestes spectaculaires de compromettre la politique militaire d'Assad en favorisant notamment une intervention jugée irresponsable en Jordanie lors des sanglantes journées de septembre contre les forces palestiniennes à Amman que celui- ci , décide de se débarrasser de ses compagnons rivaux. Cette décision lui a valu une popularité indéniable qui n’était en fait que I'expression du soulagement provoqué par l'éviction du groupe dirigeant et la liquidation du régime Jdid . Assad lui-même l'avait compris ainsi mais enchainé par sa propre logique, il ne pouvait que prendre les mesures nécessaires pour ne pas être débordé par des initiatives compromettantes à long terme. Il essaie donc d'organiser avec beaucoup de vigilance l'ouverture vers Ia population. Il la veut ouverture vers les forces politiques qui représentent l’opposition loyale au régime, tout en oeuvrant pour la libération du système. Ainsi se constitue le Front progressiste formé des baasistes, des nassériens, des communistes et d'autres fractions politiques moins importantes. En fait, il s'avère très vite que c'est la classe dirigeante qui se réconcilie avec elle-même dans le cadre du Font. L'ouverture démocratique vers les masses reste un espoir. Poussé à occuper le poste présidentiel, Assad obtient dans un plébiscite la majorité écrasante des suffrages. Désormais la bataille du 6 octobre 1973 est possible.

Des journalistes et des observateurs occidentaux s'étonnent encore des grandes réalisations de l'armée syrienne en octobre par rapport à la guerre de juin 1967. Un général français parlait , il y a moins d'un mois, après un nouveau voyage en Syrie et ses entretiens avec les officiers syriens d'une armée fortement organisée avec un moral excellent, des officiers très intelligents et avertis. et des militaires réfléchis qui lui rappelaient, notait-il, les officiers anglais.

Pourtant ce sont les mêmes officiers avec les mêmes chefs qui se sont laissés battre en 1967. L'idéologie raciste du sionisme (qui cache des visées expansionnistes) avait tout fait pour rendre incompréhensible ce changement du comportement de l'armée syrienne en parlant de l,impuissance congénitale des armées arabes .

Or, Israel n'avait battu en 1967 qu'une armée déchirée. sans aucune préparation à la guerre. et complètement paralysée par ses luttes internes . Le mérite du général Assad et d'avoir pu sortir l'armée de cette impasse.

Deux facteurs l'un concernant la politique extérieur, l'autre la politique intérieure, ont permis à la puissance de l'armée syrienne de se réaliser pour déclencher en 1973 la guerre d'octobre.

Sur le plan extérieur Assad a courageusement rompu avec la politique de rivalité avec l'Egypte de Nasser, et s'est mis à réaliser sérieusement la. coordination des efforts militaires arabes. Il s'est montré de plus très

Conciliant à l'égard de l'Irak. Cela a permis à l'armée de se consacrer à développer son effort militaire .

Sur le plan intérieur, la tache était plus difficile. La question principale était de faire de l'armée une force unifiée. L' attitude qui a prévalu en ce domaine depuis 1963 a consisté progressivement a donner la priorité à l'appartenance politique des officiers afin d'éviter d'exposer le régime au danger de nouveaux coup d'Etats.

C'est cette pratique qui semble avoir été mise en cause durant la dernière période, les compétences et les qualités dès officiers primant sur leur appartenance politique.

 

Un dilemme politique

Comme son prédécesseur, Assad se trouvait devant le dilemme: sauvegarder à tout prix le régime au risque de maintenir la paralysie de l'armée à l'extérieur, ou bien défendre la nation et le pays tout entier et permettre à l'armée de s'épanouir et aux officiers d'occuper leurs fonctions selon Leurs compétences. Assad ne pouvait qu'opter pour Ia deuxième voie. Ce choix était d'ailleurs facilité par la création du front progressiste

qui assure une certaine trêve politique interne, mais aussi par la mise en place d'une nouvelle armée parallèle (les bataillons de Ia défense de la Révolution) dont la tâche principale est de défende le régime en prenant position dans différentes villes et agglomérations syriennes. Ainsi le risque était, dès lors calculé , et l’armée pouvait se doter d'une certaine marge d'autonomie militaire. A la place de l'ancienne "armée idéologique" se crée une armée de compétence, une armée qui se tient hors du champ des bouleversements politiques, et qui possède en plus de la technologie d'une armée bourgeoise bien structurée, un potentiel énorme de moral et de vivacité grâce au patriotisme de ses jeunes cadres et de ses soldats.

Mise à part les erreurs qu'une jeune armée non expérimentée peut commettre, l'offensive de l'armée syrienne était pleine d'audace, de détermination et d'espoir. Corrigeant leurs erreurs, les militaires syriens étaient capables d'absorber la contre-attaque israélienne et de préparer une nouvelle offensive.

Mais la aussi les mêmes facteurs qui ont permis à Assad de déclencher la guerre du 6 octobre l'obligent à respecter l'accord de dégagement des forces.

Dans sa politique militaire Assad ne peut, pour grande que soit la sincérité patriotique des forces qui le soutiennent, adopter une attitude qui soit opposée à celle que dictent les choix politiques de son régime. Les aspirations patriotiques des militaires syriens ne constituent pas le seul paramètre. Les alliances, avec les U.S.A et l'Union Soviétique, et Ia nécessité de la coexistence entre les superpuissances sont autant d'éléments importants. La guerre n'a été, en octobre, qu'un espoir manqué. La bourgeoisie arabe l'a transformée en une paix dont les vainqueurs sont ceux qui savent profiter de la coexistence et qui la préparent. Pour les arabes cette paix des grandes puissances signifie le gel de la lutte pour l'indépendance nationale, de la libération des richesses, et du développement de leur souveraineté et de leur unité.

Une nouvelle distribution des cartes et un nouveau partage des richesses des peuples arabes est en train de se réaliser, prenant en considération et l’itérait de la bourgeoisie arabe, et celui des Américains et des Soviétiques tout autant que les intérêt d'Israël, allié encombrant mais nécessaire du néocolonialisme triomphant.

Il y a encore plusieurs cartes à Jouer pour préciser ce nouveau partage car rien n'est encore définitif. Les forces militaires comme les forces politiques de tous les camps déterminent dans une large mesure l'issue de manoeuvres prochaines. Si cette confrontation devait se terminer par un compromis qui satisferait toutes les parties, la bourgeoisie arabe amoindrie aurai gagné une nouvelle position dans ses propres pays contre la domination semi-coloniale. Mais devant un tel compromis il y a beaucoup de facteurs qui rendent très difficile la prévision de l'issue de la prochaine confrontation politique, et au premier chef la question palestinienne. Le passage à un compromis dépend néanmoins de la capacité des Etats arabes à maintenir un minimum d'unité, de cohésion, de détermination et d'habileté dans leur politique.

IL est évident qu'en ce qui concerne la Syrie, la classe dirigeante qui c'est montrée assez unifiée et intransigeante dan les négociations pour l'accord de dégagement, ne serait d'accord ni pour une capitulation , ni pour une reprise solitaire de la lutte anti-impérialiste. Sa double dépendance vis-à-vis de l'Union Soviétique en matière d'équipements militaires, et vis-à-vis l'Egypte de Sadate sur le plan politique, ainsi que les contributions de l'Arabie saoudite et du Koweit, en matière de politique financière donnent davantage de prise aux multiples pressions, intra-arabe et étrangères, qu'elle doit subir.

Mais il est certain que toute concession vis-à-vis d'Israel et des Américains nécessite un raidissement égal de la part du régime vis-à-vis des masses populaires.

La coi vers un compromis des grandes puissances en Orient arabe semble l'emporter, mais il est néanmoins inimaginable que la Syrie abandonne sa position de point de résistance dans le combat arabe. Ses forces vives sont encor, en mesure de réagir.