Burhan Ghalioun, pour son livre Le malaise arabe

1991-09-15 :: Croissance n-341

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 Croissance n-341

 

Fondateur de la ligue arabe des droits de l'homme, enseignant la sociolgie du monde arabe a Paris Ill, Burhan Ghalioun renouveller avec le Molaise arabe, la réflexion sur les causes du blocage de cette civilisation. La clé de tout : l'Etat.


- Vous avez intitulé votre livre Le malaise arabe. Quelle est la nature de ce malaise?
- Un jour, quelqu'un m'a posé cette question: quelle malédiction a frappé le monde arabe ? Ce monde qui a connu une civilisation brillante et qui sombre aujourd'hui dans l'anarchie, ce monde qui a des ressources naturelles fabuleuses et qui n 'arrive pas à décoller économiquement. .. C'est à cette question que tente de répondre le livre.


- L'une des réponses que vous proposez réside dans la rupture entre l'Etat et la société arabe. Comment l'expliquez-vous '?
- Le problème vient de la manière dont le monde arabe a compris la modernité et a essayé de l'assi-miler. Le monde arabe a fondé sa modernisation sur un Etat excluant la société. On a implanté, soit par la colonisation, soit avant, comme dans l'Egypte de Mohammed Ali, un appareil d'Etat moderne qui paraissait le seul capable de répondre au défi de l'Occident. L'élite a fait le raisonnement suivant : le monde arabe est en retard sur l'Occident parce que la société est archaïque. Seul l'Etat peut prendre en charge la modernisation de la société. Le progrès est ainsi dévolu à l 'Etat, mais pas n'importe lequel : un Etat despotique. capable d'intervenir sans limite dans le processus social. Dès le départ. l'Etat arabe s'oppose donc à la société, qu'il considère comme une force d'inertie. On engendre ainsi un Etat faible politiquement. qui n'a aucune légitimité. Les gens n'adhèrent pas à la politique de l'Etat, ils la subissent.


- C'est donc la faiblesse même de l'Etat qui engendre son despotisme?
- Absolument. Car non seulement l'Etat est faible faute de légitimité, mais il est faible aussi parce que dépendant d'un système géopolitique et economique mondial qu'il ne maîtrise pas. Il ne contrôle ni les ressources locales, ni le système international, évidemment. La population s'aperçoit donc très vite que l'Etat n'a aucune maîtrise des données de la situation. En conséquence. cet Etal faible po-litiquement et idéologiquement ne peut assurer sa survie que par la violence et la force.


- Vous donnez une autre explication a ce malaise arabe: la rupturr entre l'Etat et la nation. c'est-à-dire la Nation arabe. En quoi est-ce une source d'échec ?
- Etant donné que l'Etat a trouvé ses principes fondateurs en rupture avec la société. considérée comme retardataire, il s'est voulu le reflet de la modernité universelle et s'est coupé de l'histoire spécifique de la Nation arabe. A l'inverse, la Nation ne peut s'affirmer qu'en marquant sa spécificité. Voilà pourquoi il y a un conflit dans les pays arabes entre un Etat modernisateur et une société qui voit dans la modernisation une perte d'autonomie, une agression. Ensuite, cet Etat "étranger", qui n'est pas issu de la société, coupe son peuple des autres peuples alentour pour mieux asseoir son autorité. D'où la tension entre nationalisme arabe d'une part, et nationalisme égyptien, syrien, etc., d'autre part. L'Etat a agi comme un instrument de rupture dans les réseaux de communication. les échanges entre les peuples. II y a cent ans, un commercant pouvait aller du Maroc à l'Irak sans aucun papier d'identité. Si l'Etat actuel. Moderne n'arrive pas à se dépasser pour devenir un instrument de coordination et de coopération entre les peuples, il continuera à être rejeté.


- La seule solution, c'est une grande Nation arabe?
- Il faut réconcilier l'Etat et la Nation. Ce qui signifie deux choses : démocratiser la vie politique, dépasser les nationalismes étroits pour créer un espace ouvert, nécessaire à tout développement. Il faut sortir de cette logique de concurrence et de rivalité que i 'Etat a créée entre les peuples de la ré-gion.
L'idée d'une fédération arabe est une nécessité pour surmonter tous les obstacles psychiques, poli-tiques et économiques à la modernisation et créer une atmosphère propice à l'évolution démocratique des Etats, à l'apaisement des peuples et au développement économique de la région.
Mais il n'y aura pas de développement, pas d'investissements, s'il n'y a pas de solution globalè des problèmes de la région, et d'abord de la question palestinienne.


- A défaut, on va vers ce que vous appelez une "barbarisation" du tiers-monde et du monde arabe ?
- Ce phénomène est déjà en marche. La politique des pays industrialisés à l'égard du tiers-monde a été telle que l'on assiste aujourd'hui à la barbarisa-tion des laissés-pour-compte. Au Proche-Orient, si la conférence de paix échoue, on ira vers encore plus de désarroi, vers l'anarchie, vers des guerres multiples. Des peuples sans perspectives ne peu-vent que s'entre-tuer. Ils en oublient le concept m me de droit, de liberté, de progrès et se jettent dans la logique de la lutte pour la survie. C'est la barbarisation. Les valeurs" civilisées•• n'ont plus de sens. Le succès de cette conférence de paix est notre dernière chance. Et ce succès dépend de la solution du drame palestinien. Sinon. on retourne a la case dépanrt.