Liban : autant en emporte le vent

2008-02-05:: Confluences Méditerranée

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 Depuis l’expiration du mandat du président pro-syrien Emile Lahoud, le 23 novembre, le Liban est privé de chef de l’Etat. Le gouvernement de Fouad Siniora et l’opposition dominée par le Hizb Allah se sont mis d’accord sur le choix du chef de l’armée, le général Michel Souleïmane, comme candidat de consensus à la présidence. Mais, pour que le nouveau président puisse être élu par le parlement, le quorum des deux tiers des députés doit être réuni. Or l’opposition refuse de participer à une séance du Parlement avant d’arriver avec la majorité à un accord sur le gouvernement futur, dit d’union nationale, dans lequel l’opposition revendique le droit de blocage. Ainsi, pour la douzième fois depuis le 25 septembre, l’élection du président libanais sera de nouveau reportée. Mais chacun des deux antagonistes campant sur ses propres positions et s’accusant mutuellement de bloquer le processus de l’élection du nouveau président, il y a très peu de chance de voir la situation rapidement évoluer.

  

 En effet, l’assassina du Président du Conseil Rafiq Hariri le 14 mars 2005, suivi par le départ précipité des troupes syriennes contrôlant le Liban depuis 1975, a ouvert l’une des plus grandes crises politiques que le pays a connu depuis sa sortie de la longue guerre civile de 15 ans. À la division confessionnelle traditionnelle de la société libanaise s’est ajoutée une division politique entre une majorité parlementaire pro-occidentale et une minorité dominée par Hizb Allah pro-iranien. Articulé sur des rivalités régionales opposant l’axe Téhéran-Damas au camp conservateur arabe dominé par l’Arabie Saoudite et Le Caire, le conflit interne libanais se trouve doublé d’un conflit régional interarabe recoupant lui-même un conflit international qui, après l’enlisement américain en Irak et l’échec de la politique israélienne en Palestine, fait du contrôle du Liban un des principaux enjeux stratégiques.

 

 Dès le début de la crise, tous les protagonistes, internes, régionaux et internationaux, avaient conscience que le sort du Liban ne se joue pas sur le territoire libanais et que le vrai défi n’est pas de trouver une répartition équitable des postes ministériels au sein du gouvernement libanais, mais de palier à la crise de la stratégie occidentale, américaine en particulier, dans la région. Face à l’intransigeance iranienne dans l’affaire de l’enrichissement de l’Uranium, les capitales européennes, faisant pression sur les va-t-en-guerre à Washington, favorisent les négociations. Elles ne voient d’autre issue à l’impasse que le dialogue avec Damas. En espérant détourner la Syrie de son alliance stratégique avec Téhéran, les Européens pensaient atteindre d’une pierre deux objectifs : stabiliser le régime libanais de 14 mars et favoriser l’approche politique de l’affaire iranienne contre l’option militaire.

 

 Ainsi, le langage du dialogue avec Damas va remplacer, dès la fin de 2005, la logique de l’intimidation, et l’ostracisme imposé à la Syrie, dans le sillage de la mise en place de l’enquête sur l’assassinat du Hariri, n’a plus de raison d’être. La nouvelle approche n’a pas été, contrairement à l’apparence, sans effets. Elle a donné des résultats tangibles à travers le changement d’attitude de Damas et sa coopération efficace dans deux des grands dossiers conflictuels : Irakien et palestinien. Les Syriens ont accepté de mettre fin à l’infiltration des combattants islamistes à travers leurs frontières et, contre l’avis des Iraniens, Damas a accepté de participer à la conférence d’Annapolis, après avoir annoncé clairement que la solution de la question palestinienne relève de la seule compétence des Palestiniens. Ce sont ces succès mêmes du dialogue avec Damas qui ont encouragé les Occidentaux, comme leurs alliés arabes à Riad et au Caire, à s’attaquer avec espoir au dossier libanais. Plusieurs projets de compromis, sous forme de médiation, ont été tentés à l’égard de Damas, dont les plus importantes restent sans doute l’initiative française (visite de Bernard Kouchner à Beyrouth les 18-22) et celle de la ligue des Etats arabes qui vient d’échouer. L’objectif a été, il est toujours, de neutraliser le Liban ou de le soustraire aux multiples conflits et confrontations qui opposent les acteurs régionaux et internationaux. Pour y arriver on a essayé de rassurer Damas sur sa position et celle de ses alliés au Liban. On lui a promis également l’ouverture et la coopération de l’Europe, des aides économiques, la signature de l’accord de partenariat euro syrien, une éventuelle ouverture des négociations sur le Golan. Il en va de même en ce qui concerne la Ligue arabe qui a promis à Damas contre sa collaboration au Liban de mettre fin à son isolement et d’ouvrir la porte de la coopération économique et politique.

 

 L’échec de l’initiative française, très critiquée en France comme au Liban, celui de la Ligue arabe, plonge le Liban dans le désespoir et risque de menacer les réalisations précédentes sur le dossier irakien et palestinien. Ainsi, Les Syriens se rétractent. Ils reviennent au discours de la résistance et donnent leur accord pour la tenue, le 23 janvier dernier, de la conférence de l’opposition palestinienne à Damas, ce qui avait été refusé il y seulement deux mois.

  

Qu’est-ce qui rend le dialogue avec Damas sur le Liban si difficile ? Il est évident pour tous ceux qui connaissent la configuration des forces dans la région que le Liban occupe une position particulière dans la stratégie syrienne. D’une part le contrôle de son gouvernement permet au régime syrien d’espérer pouvoir desserrer l’étau du tribunal international qui reste la source d’angoisse principale de Damas. D’autre part, le contrôle de la scène libanaise constitue la pierre angulaire de l’axe Damas Téhéran sur lequel se base toute la stratégie de survie du régime baathiste. Abandonner le Liban ou y accepter une position d’infériorité stratégique laisse Damas, aux yeux de ses dirigeants, sans atout, voire désarmé face à ses multiples adversaires dans la région. En préparant la démilitarisation du Hizb Allah, que les Syriens considèreNT comme leur seule véritable armée face à Israël, un recule mal calculé au Liban risque de miner profondément sa position régionale et de sonner le glas de l’alliance stratégique avec Téhéran.

 

 Bref, Damas pense que faire des concessions au Liban avant de sécuriser sa position stratégique globale est un risque majeur qui équivaut à un suicide. Les Syriens pensent même que les concessions consenties à leurs interlocuteurs occidentaux et arabes en Irak et en Palestine ont été faites dans l’intention d’obtenir une contrepartie au Liban à leur profit. Ils pensent qu’elles devraient les habiliter à y préserver leurs intérêts majeurs et maintenir une position prépondérante. C’est ce que Damas continuera à chercher.

Ceci dit, pour débloquer la situation au Liban, les dirigeants syriens demandent aux Occidentaux et aux arabes d’accepter de sortir au préalable le régime syrien de l’impasse dans laquelle il a été mis à cause de la rupture occidentale, des sanctions internationales de 2004, et de l’isolement arabe à la suite de l’assassinat du premier ministre Rafiq Hariri en 2005. Or, régler le problème libanais en premier prive Damas de toute carte de pression dans ses négociations futures et menace l’existence même de l’axe stratégique Damas-Téhéran-Hizb Allah, sur lequel se fonde tout l’espoir du régime syrien.

 

 L’on voit ici à quel point les crises nationales et internationales sont enchevêtrées et entremêlées, les une renforçant les autres. Cela dit, il est de plus en plus difficile d’envisager des solutions individuelles, qui ne peuvent qu’apparaître d’ailleurs aux yeux des uns et des autres comme des manœuvres politiques face aux crises nationales de la région. Seule une approche globale susceptible de prendre en compte l’étroite interdépendance des problèmes posés est en mesure d’aider l’ensemble du Moyen-Orient à sortir de la crise généralisée qu’il connaît. Une telle approche demande de répondre aux aspirations légitimes de toutes les parties, et dépend de la capacité des puissances extérieures de changer profondément leur approche géostratégique de la région. La politique américaine de tutelle, d’occupation, de multiplications des bases militaires à travers la région, d’intimidations et de menaces, doit être remplacée par une politique de respect mutuel et de coopération. Cela doit inciter les grandes puissances occidentales à agir dans le sens de la normalisation des relations interétatiques : entamer le dialogue avec Téhéran afin de mettre fin à l’isolement qui lui est injustement imposé depuis le renversement de la monarchie en 1979, encourager la coopération entre les pays arabes, instaurer un climat de paix et de sécurité, redonner un espoir aux peuples meurtris, favorisant ainsi les conditions de l’éclosion d’une véritable démocratie dans la région.

 

 A défaut d’une telle approche globale, la crise ira s’aggravant, et aucun compromis local ne sera viable, quelques soient les efforts consentis. L’état de confrontation qui polarise le Moyen Orient continuera d’en amplifier les divisions et à y augmente les besoins et la demande des interventions extérieures.